Hc 132

Au début de l’hiver le vent balaie les nuages bas
La pluie est oblique
Un doux coup de rame dans le crépuscule
Ivre mort allongé je ne sais plus où je suis
Je soulève l’auvent de la barque
Elle arrive déjà devant la maison

L’aube est de neige
Qui a transformé en paravent de jade blanc
Autour du lac les milliers de replis verts des montagnes
En face de la salle du sud ?
Ivre le vieillard riant tout seul dans sa folie
Dessine des caractères avec sa canne en bambou
La cour en est remplie

Hc 131

Je passe la nuit au temple de la Terre pure
Les coqs chantaient quand je suis parti
Il est déjà midi quand j’arrive au temple
Avant tout je dois manger
Pour la méditation on verra plus tard
Je ne dors jamais assez de toute ma vie
On balaie une chambre à la hâte
Y circule un vent frais
Quand je ferme la porte l’agitation cesse
Une mince volute de fumée monte d’un encens en spirale
Je me réveille je fais bouillir de l’eau de la source du rocher
Le thé aux bourgeons pourpres infuse
Nectar blanc et délicat
Après mon bain tombe la fraicheur du soir
On peut compter mes cheveux clairsemés grisonnants
Je chante à voix haute en franchissant le portail
La couleur crépusculaire descend sur le village
La lune pâle est à moitié cachée par la montagne
Les rondes feuilles de lotus rivalisent à renverser leur rosée
Je rencontre un vieil ami sur le pont de pierre
Toute la nuit nous devisons
Le lendemain matin nous nous rendons
A son ermitage sur la montagne
Un rocher lisse comme un miroir barre le chemin
Autrefois il reflétait des ours et des tigres
Aujourd’hui c’est des singes et des oiseaux
Décadence prospérité
A quoi bon se lamenter
Pendant des milliers de générations
Ou un bref instant ! *

* Visite à un maître

Hc 130

J’accède à divers plaisirs dans la salle de la tortue
J’ai séjourné jeune au milieu de la cour et du marché
Les propos vulgaires me cassaient les oreilles
On ne pouvait deviner qu’aujourd’hui
Je connaitrais la quiétude et le repos
Je dors tranquillement
J’entends toute la nuit le vent dans les pins

La neige volette Après ces quelques flocons
C’est déjà l’éclaircie
A travers les tuiles percées
Le givre sévère tient compagnie à la lune lumineuse
Soudain j’entends une mélodie
Un ami au coeur noble joue de la flûte
A la fenêtre j’accorde ma voix qui scande un livre *

* La musique

Hc 129

Pour étudier les livres
Je me suis réfugié à l’écart
Au bord des fleuves et des lacs
Sage au milieu du vent et de la pluie
Le papier neuf à la fenêtre est extrêmement blanc
Le feu vif rougeoie dans le poêle chaud
Je viens à l’instant d’arranger
Marque-pages et étuis de livres
J’étudie en détail la forme et la prononciation des caractères
Si je ne meurs pas bientôt
Si je surmonte la décrépitude
Je me consacrerai à l’étude
Pendant dix ans encore *

* Les livres

Hc 128

J’aime les plaisirs poétiques de fin d’année
Les pruniers surgissent des haies éparses
Les saules frôlent l’étang
L’année chinoise se termine
Déjà pointe le début du printemps
Hardi le coeur ! Je bois encore du vin
Pour occuper mes vieux jours je fredonne
Je ne délaisse jamais les poèmes
Quand je lis un livre mes yeux assombris
Sont comme piqués par des ronces
Edenté je mâche le riz comme broute une vache
J’installe le réchaud Je suis impatient
De goûter le thé dit des serres d’aigle
Je vais seul dans la forêt ramasser des branches mortes

Hc 127

Du vert s’est déposé
Sur le vin nouveau qui n’est pas filtré
Le feu rougeoie dans le petit poêle en terre
La nuit tombe sous un ciel de neige
Viendrais-tu boire une coupe ?

Le chant des oiseaux touche à sa fin
Les prunes vertes sont à moitié formées
Assis je chéris le printemps qui se termine
Je me lève je vais marcher dans le jardin à l’est
J’ai du vin je suis trop indolent pour boire seul
J’entends qu’on frappe au portail
je serais ravi de la venue de n’importe qui
En plus il s’agit de mon meilleur ami
Nous conversons toute la journée
De l’amitié de tant d’années
Ne sous-estimons pas une coupe de vin
Elle fait parler notre vie entière *

* Le vin et l’ivresse

Hc 126

Je mange des plantes sauvages
Je leur ajoute des légumes de la montagne
Successivement je les goûte
Leur saveur surpasse l’agneau
Des cuisines impériales
Qui peut comprendre le plaisir
Du vieux libertaire ?
Si l’on accompagne d’un peu de riz
Le parfum de la marmite
Affleure toute la matinée *

* La cuisine

Hc 125

Je suis dans le petit kiosque sur le lac
Les raisins s’empourprent
Accoudé à la balustrade
Je résiste au vent
Il n’est guère étonnant que cette année
Ma capacité en vin ait augmentée
C’est ici que je peux atteindre le grand vide

Après la pluie je me promène dans le jardin
Dans ce pays d’eau le givre est tardif
Les arbres ne sont pas encore dépouillés
Avec l’arrivée de l’automne je comprends
A quel point j’apprécie ma maison
Le vert luisant des feuilles de bananiers
Incita aux jeux de l’encre
Je m’amuse à calligraphier
Près de la fenêtre lumineuse *

* La cabane

Hc 124

Le soleil a dépassé midi
J’ai faim je m’assieds les yeux brouillés
Je prends un pinceau et calligraphie un petit poème
L’encre a séché Les caractères sont penchés
En un bref instant ils remplissent une feuille
Ils volettent comme des corbeaux dans le vent
Je n’ai nullement l’autorité des anciens
Ma simplicité et ma maladresse ont fini
Par former un style
La pluie s’infiltre Néanmoins je dessine
Dans le sable avec une badine
On m’annonce que le repas de haricots est prêt
Je pose mon pinceau Ma joie est sans bornes
Je demande à un garçon de ramasser
Du bois mort au bord du torrent
Pour goûter le thé domestique
Qui pousse sur la montagne

Hc 123

Désabusés sont ceux qui courent après la renommée !
Qui parmi eux peut disposer d’une journée de libre ?
Depuis quelque temps je n’ai pas besoin d’un compère
Pour lever ma coupe face à la montagne du sud

Il est difficile d’avancer sur le sentier de montagne
Le soleil décline vite
Des fumées montent du village
Des corbeaux se perchent sur les arbres givrés
Arriver avant la nuit est impossible Qu’importe ?
Je me sens chez moi après trois coupes chaudes