Hc 122

Le vieillard de la montagne
Fait lui-même la cuisine en s’amusant
Les mets sont si bons qu’ils ne semblent pas
Provenir d’une humble demeure
Une oie blanche rôtie saupoudrée de poivre
Un potage parfumé de faisan
Des haricots saumurés
Des pousses de bambou croquantes et sucrées
Supérieures aux champignons de neige
Les pousses tendres de fougère
Meilleures que les légumes printaniers
J’ai toujours fait grief au ciel
D’avoir été avare avec moi
Caresser mon ventre repu, que demander de plus ?

Hc 121

Une nuée de temples proches ou lointains
Au village de l’ouest huit ou neuf maisons
Nulle part où trouver du poisson
Pour acheter du vin
On s’enfonce dans les roseaux en fleurs

Les fleurs de prunier sont déjà fanées dans la crique
La neige de printemps n’a pas fondu sur quelques tuiles du toit
Le soir à la fenêtre l’envie me vient soudain
De composer un poème
Légèrement ivre je laisse libre mon pinceau

Hc 120

Dans un palanquin en bambou
On chemine dans la montagne
Les monts sont beaux, bon
Mais rarement dégagés et plats
En bas se jettent les sources séjours des morts
En haut trône le ciel d’azur
Il faut disputer aux singes
Le sentier mince comme un fil
Les pavillons se nichent au bord du précipice
Nos cuisses ont des courbatures
Nos intestins affamés grognent
Nous traversons un petit pont volant
Nos pas résonnent
Le visiteur est reçu dans le grand vestibule
On se lave à l’eau du torrent on se sent plus léger
Je m’écroule sur le lit
Je ronfle à réveiller mes quatre voisins
Au matin on nous appelle d’un son net et clair
Pour la bouillie de riz
Pas de voix Juste le bruit des socques

Hc 119

En voyage mais souffrant
Je m’interdis de visiter trop de sites
Mais j’ai entendu parler de la terrasse du sud
Je tente de m’y rendre
Je traverse prudemment le grand pont
Au dessus des flots agités
Mille jonques se mettent en travers
Au milieu du grand fleuve
Les cloches et les tambours du temple
Sonnent pour annoncer le crépuscule
Les fumées des villages montent tout droit
Malgré mes cheveux blancs
Mon ardeur est intacte
ivre je joue de la flûte traversière
A l’ombre d’un banyan

Hc 118

J’ai aménagé récemment une petite pièce
En fermant l’auvent
On ne peut y loger qu’une table
A la fenêtre de l’est la seule je lis
Le soleil naissant remplit la fenêtre en papier
Mes yeux brouillés deviennent aussitôt
Clairs et limpides
je ne redoute pas même les caractères minuscules
Je scande à voix chaude et bien timbrée
Mon petit-fils essaie de m’accompagner
Combien d’années me reste-t-il à vivre ?
Une chose me réjouit particulièrement
Le garçon de montagne m’annonce
Que le riz est cuit
Je ferme alors le livre et me lève

Hc 117

Sous l’auvent en chaume un simple potage
J’en maîtrise la cuisson
On dirait un mets raffiné
Les gens ignorent la valeur sublime des livres
Le sens littéraire profond me satisfait plus
Que des mets de choix
Depuis soixante-dix ans le vieil homme a joui
De ces deux chose là Je suis ce vieux
j’ai honte que le ciel soit aussi indulgent envers moi
Je rince le chaudron à la source limpide
Pour préparer le thé de montagne
J’ai le vent des pins plein le lit
Je m’endors en pleine journée
Vive la sieste !

Hc 116

Alité après m’être blessé en tombant
Une coupe m’est bénéfique
Comme elle l’est pour tout homme malade
Les quatre membres abandonnés
A la chaise pliante
J’oublie momentanément mon corps
A l’aise au pays de l’ivresse

Sous les pins du bord de la rivière
Près d’un village de pêcheurs
Nous partageons le repas de notre hôte
Le pêcheur chanteur
Un potage de lys d’eau, du riz
Les feuilles des érables tombent
Les fleurs des roseaux sèchent
Je passe la nuit dans la barque du pêcheur
Saoul insensible au froid

Hc 115

Au village à l’est
Des paysans contents de me voir
Me promener oisivement à l »improviste
S’empressent de sortir du vin
Et m’invitent à faire une pause
Ils prennent un panier et vont derrière la maison
Choisir de beaux légumes
Devant le portail un colporteur crie
Qu’il a des petites poires à vendre

Hc 114

Pose-toi la question :
Peut-on comparer être
Un ministre à la cour
Ou un immortel dans la forêt ?
Un pichet de bon vin
Un fourneau pour l’élixir
Le bonheur de s’endormir
En pleine journée
En écoutant le vin dans les pins

Je regarde alentour
La lumière des montagnes
Se mélange à la lumière de l’eau
Le parfum des lotus
Le vent frais la lune claire
Personne n’y prête attention
Ils prodiguent une exquise sensation de fraîcheur
Au pavillon du sud

Hc 113

Nouvelle visite à un ermite sans le rencontrer
J’interroge un jeune garçon au pied d’un pin
Il répond :  » Le maître est parti cueillir des herbes
Je sais seulement qu’il est dans la montagne
Les nuages sont profonds, on ne sait où »

De mille pics surgit l’émeraude froide
Le temple antique s’élance vers les nuages d’automne
Homme noble tu vis reclus
Sans te préoccuper des affaires du monde
Ta pierre de méditation est recouverte de mousse verte
Ta bure de patriarche est imprégnée de pureté
Tu te promènes parfois jusqu’au torrent
Tenir compagnie aux oiseaux et aux gibbons