Hc 112

La grue solitaire va s’envoler
Du haut du pic
Me transportant dans son voyage
Vers le sud
Qui parmi les mortels
Joue aussi bien de la flûte ?
Interprète prodigieusement les mélodies antiques ?

Comme un marchand en manteau de kapok
Vient de l’est du fleuve
Le banquet terminé
Sur le mont en or
Le clair de lune inonde le pavillon
Au milieu de la nuit
La marée monte le vent persiste
Allongé dans la jonque
Je souffle dans ma flûte

Hc 111 Vieillard

Vieillard j’aurai bientôt soixante-dix ans
Je suis comme un enfant
Je crie quand je trouve des fruits sauvages
En riant j’emboite le pas du sorcier de village
Avec une bande d’enfants nous nous amusons
A construire une petite pagode en tuiles
Seul debout je me mire dans le bassin
Un vieux livre sous le bras
Exactement comme du temps où j’allais à l’école

Hc 110

Le colis de breuvage arrive
je m’émerveille de la fraicheur du thé
Lorsqu’il frémit avec l’eau je comprends mieux
A quel point il m’est précieux
La tasse remplie de la liqueur laiteuse
Est d’autant plus admirable
Qu’au coeur du printemps le vin m’a donné soif

Le thé en poudre est parfumé
La source fraiche
Le vent impétueux et la pluie d’averse
S’élèvent avec la fumée du réchaud
Une tasse me dégrise de mon ivresse montagnarde
je me sens léger prêt à monter au ciel

Hc 109

A soixante-dix ans le vieillard vend toujours son vin
A l’entrée de sa porte des fleurs
Mille pichets cent jarres
Au bord de la route les fruits volants des ormes, les samares
Sont comme des pièces de monnaie
« Vous voulez bien que j’en cueille
Pour acheter votre vin ? »

Le cheval d’un voyageur galope
je suis triste de voir les herbes folles foisonner
Au pied des terrasses étagées
La porte de l’auberge donne sur la berge de la rivière
Sous les saules pleureurs dans une barque de pêcheur
Une fille vend du vin la nuit
Sous la lampe allumée aves des gestes exagérés
Elle compte son argent
Au soleil de midi merveilleusement ivre
Je chante comme un fou
Je m’endors sur une jarre

Hc 108

Je suis rassasié De plus la récolte
Ne annonce pas trop mauvaise
J’ai besoin d’humidifier mes intestins desséchés
Quand les oranges sont jaunes
On sort de la jarre les délicieux légumes saumurés
Les tranches de poisson sont parfumées
Un visiteur m’a offert des gros crabes d’après givre
Un moine a partagé avec moi du gingembre charnu
D’avant le sacrifice d’automne qui arrive
Quand mon corps est par chance en pleine forme
La saison nous invite à lever notre coupe de vin

Hc 107

Je suis dans la véranda du sud
A ma gauche les nuages blancs
A ma droite le fleuve limpide
Je suis assis comme si je pensais à quelque chose
En fait je ne pense à rien
J’absorbe la bonté de la nature

Auparavant les nuits de pluie
Agacé je déplaçais le lit
Je restais assis excédé par le son triste
Qui gouttait dans mes entrailles
Quand j’ai entendu retentir la première fois
Les tuiles neuves de la véranda
Je sentais le parfum des jeunes lotus
De l’étang de l’est

Un montagnard a récolté pour moi
Le miel de mille ruches
Les enfants ont préparé un arpent pour le potager
La véranda du sud est sans doute digne
D’accueillir des invités
Au portail les chars des vieux amis
Ne manqueront pas

Hc 106

Par un jour d’été je rends visite à un vénérable
Je me rends en ce lieu enchanté
En pleine canicule
Le moine éminent est insouciant
Il a fait installer un jeu d’échecs
Dans un coin de bambous verdoyants
Le vent frais souffle là toute la journée
L’eau coule du pavillon voisin
Des nuages oisifs pénètrent dans le temple
A ce moment-là libéré de mes soucis
je m’échappe de la cage
De ce monde de poussière

Hc 105

Voilà le chant des bambous :
Ivre je m’allonge
Le froid me pénètre jusqu’à l’os
Il me purifie
Mon lit est en pierre
La natte en bambou est glaciale
il est difficile ainsi de rêver
La lune est claire
Le milieu de la nuit est silence
Un murmure commence
Je le prends pour le son de la pluie
Non c’est le bruit du vent

Hc 104

Ne riez pas J’ai construit ma hutte
Au pays des rizières et des poissons
Je vis à l’aise je n’ai rien à envier aux palais
je m’apprête à déguster du thé
Etuvé dans un four impérial
J’ouvre son emballage en bambou tressé
Je guette le frémissement de l’eau
Puisée à la meilleure source
La tenture tirée le sol balayé
Je brûle de l’encens
Là est ma richesse
Peut-être me comprenez-vous ?
Nul besoin d’un serviteur
Vêtu de la fourrure de martre dorée

Hc 103

Au sud de la chaumière au nord de la chaumière
Partent les eaux printanières
Une troupe de mouettes
Vient nous voir tous les jours
Le sentier est couvert de fleurs
Que nul ne balaie
Enfin pour toi notre premier visiteur
J’ouvre le portail en branchages
La marché est loin Les mets manquent de variété
Dans les coupes d’une maison pauvre
Rien ne vaut un vieux vin non filtré
Je souhaite qu’avec mon vieux voisin
Ensemble nous buvions
Je l’appelle à travers la haie
Vidons le reste de vin ! *

* Le vin et l’ivresse