Hc 80

Vivre en ce monde est comme un grand rêve
A quoi bon se fatiguer ?
Des myriades de fleurs dessinent un brocart
Qui pourrait rester seul et triste au printemps ?
Face à ça il ne faut pas hésiter à boire
La vie éternelle la création prodigue
La pauvreté et la prospérité
Une vie longue ou une vie courte
Une coupe égalise la vie et la mort
Pourquoi distinguer entre mille choses ?
Quand je suis ivre je perds toute notion
De ciel et de terre
Appuyé sur mon oreiller solitaire
Ma conscience s’amenuise
J’ignore où est mon corps
Ma joie est à son apogée

Hc 79

Son parfum est celui de l’ambre gris
Mais sa couleur est d’une pure blancheur
Son goût ressemble au lait de vache
Mais il est à la fois plus entier et plus léger
Ne comparez pas à la légère
Le poisson de la mer du nord
Mariné doré coupé en tranches fines
Et ma soupe aux grains de jade

Au pied de la montagne
Les quatre saisons sont un printemps
Nèfles et arbouses se succèdent
Chaque jour je mange des lychés
J’accepterais sans hésiter
D’être l’hôte du sud de la chaîne

Hc 78

La journée d’été est belle La soirée aussi
A la fenêtre de l’est la chaleur s’est dissipée
A la porte du nord le vent apporte sa fraicheur
Une brume éparse monte du torrent
Au milieu des arbres étagés en rangées
Les feuilles sont vieilles déjà
Parmi les azalées des fleurs rouges s’épanouissent encore
Sur les lotus blancs les capsules d’automne débutent
Le cri d’une grue millénaire parvient à mon chevet
Les Cinq pics des vieux se reflètent dans ma coupe
J’avoue que de plus m’émeut l’empressement de l’hôte
A me retenir avec du poisson frais du riz fin
Et du vin à l’arôme intense

Hc 77

Du spacieux monastère sur la hauteur
Le vide est sans limites
Assis on voit les cavaliers sur la route du sud
On entend en bas les coqs
Au loin une fumée solitaire s’élève
Des arbres rassemblés à l’horizon sont luxuriants
La montagne se fait verte
Le soleil se couche à l’ouest des tombeaux
La vision est pure le coeur est libre
Il est impossible de persister dans l’illusion *

* La visite au maître

Hc 76

Je goûte le vin nouveau le ventre vide
De façon inattendue pour une matinée me voilà ivre
Je m’enveloppe dans un grand manteau en peau
Je m’endors jusqu’à mon repas de légumes
Un sommeil profond sans rêve
J’en oublie mon corps
Appartené-je encore au ciel et à la terre ?
Au réveil le vin n’est pas dissipé
Je me lève tranquillement je m’assois
Je n’ai rien de spécial à faire
J’étends les bras je m’étire
Je me mets à jouer de la cithare *

* La musique

Hc 75

Mon séjour est oisif en ce début d’été
Je sirote du thé
Une brise fraiche nait sous mes aisselles
je suis poétique dans le studio de l’ouest
Il est élégamment meublé
Mon vêtement a été parfumé
J’ouvre un livre je le laisse étalé
Les hirondelles font leur nid dans les maisons pauvres
Comme dans les riches
Les tourterelles roucoulent par temps beau ou morose
Je n’ai plus aucune attache avec rien
En cursive calligraphie mes nouveaux poèmes
A la suite j’achève *

* Les livres

Hc 74

Le thé de ce pays est suprême
Celui du sommet caché est unique sublime
En un endroit bénéfique le printemps est précoce
Au milieu des grandes branches
On recherche les bourgeons pas encore éclos
Les sépales pourpres tombent en écailles légères
On étuve à feu doux
On moud on obtient une fine poussière
On fouette avec précaution la neige poudreuse
Une gorgée on avale le fleuve céleste
Le sommeil est chassé Une pureté de givre
Pénètre jusqu’aux os
Mon corps s’élève comme dans un battement d’ailes *

* Le thé

Hc 73

Vivre en ce monde est comme un rêve
A quoi bon se fatiguer ?
Toute la journée je suis ivre
Je suis affalé sur le perron
Au réveil je regarde dans la cour
Un oiseau chante parmi les fleurs
En quelle saison sommes-nous ?
Je chante dans la brise printanière
Je suis ému je soupire
Le vin je m’en sers à nouveau
Je chante à haute voix j’attends la lune claire
Quand mon chant s’achève mon sentiment s’est apaisé *

* Le vin et l’ivresse

Hc 72

Ce potage est parfumé savoureux incomparable
On l’appelle velouté
En manger donne l’impression d’être dans la montagne
A côté le potage de lys d’eau additionné de haricots saumurés
Le lait de vache mélangé à de la crème
Semblent sans saveur
Le goût de notre velouté incite à la quiétude
Je prends soin de confier la recette à qui aime cuisiner
A la fenêtre ce midi je caresse mon ventre repu
Sans regret d’être pauvre
J’aime habiter dans les fumées du village *

* La cuisine

Hc 71

Un village dans la nuit
Les herbes desséchées foisonnent
Les insectes y stridulent
Au sud, au nord du village
Pas un passant
Je sors seul devant le portail
Pour contempler la campagne
La lune est claire
Les fleurs de sarrasin forment comme de la neige

Par une journée d’été, à la fenêtre de l’est
La chaleur s’est dissipée dans la soirée
A la porte du nord le vent est frais
Toute la journée assis ou allongé
Je ne quitte pas la pièce
Quand le coeur est libre de toute attache
Franchir ou ne pas franchir la porte, quelle importance ? *

* La cabane