Hc 60

Un vieil ami m’a envoyé du thé
C’est la reine d’une myriade de plantes
Au delà de la passe de l’Epée
Le colis provient du palais de Jade
Je l’ouvre au moment où la lune monte
Je concasse la brique de thé
A l’endroit où murmure une source
Le moine que j’ai invité arrive au milieu de la nuit
Je prépare le thé sous la lune en fredonnant un poème
Les feuilles de thé émeraude se déposent en fragments
L’écume fleurie et légère monte en parfum
L’envie de dormir se dissipe
Mon inspiration poétique est purifiée
Je garde le reste de la brique de thé
Pour m’accompagner quand je calligraphie *

* Le thé

Hc 59

Devant le vin le vin de raisin
Dans des coupes d’or
La belle de quinze ans
Sur son cheval nain
Ses sourcils peints à l’indigo
Ses bottes de brocart rouge
Trébuche sur les mots
Mais espiègle elle chante
Le banquet est raffiné
La beauté se serre contre moi
Sans doute est-elle ivre
J’entends :  » Derrière la tenture
Qui montre des nénuphars
Je ne pourrai pas te résister » *

* Le vin et l’ivresse

Hc 58

Le vent d’ouest me souffle l’idée
De me promener dans la montagne
Le son de la pluie cesse sur l’auvent
Des nuages de beau temps
Coiffent les sommets d’un bonnet de coton
Le soleil renaissant est suspendu sur les arbres
Comme un gong de bronze
Au dessus des basses haies de bambous
Les saules de la rivière se balancent à leur guise
L’eau est limpide on distingue le fond sablonneux
Dans les bienheureuses familles de la montagne de l’ouest
On cuit du céleri en branche et on braise des pousses de bambou
Lors des labeurs de printemps *

* La cuisine

Hc 57

Le soir du réveillon nous rendons une visite protocolaire
Les pins bruissent avec le vent dans la froidure du printemps
Nous nous tenons compagnie
Nos entrailles affamées grondent au milieu de la nuit
Nous faisons du feu avec des bouses de vache séchée
Pour griller des taros
Insouciants les ermites sont frugaux *

* La cabane

Hc 56

Par un jour de printemps le maître dans sa cellule
Aime lire les histoires des moines éminents
Il observe souvent un régime sans céréales
Une tourterelle est sculptée sur sa canne
Son lit est soutenu par des carapaces de tortues
Les saules scintillent sur la montagne printanière
Les oiseaux se cachent au crépuscule dans les poiriers en fleurs
Je suis assis tranquillement à la fenêtre du nord
A l’ombre du pêcher et du prunier
Je brûle de l’encens

Hc 55

Dans le monastère je viens de me promener
Je compte bien y passer la nuit
La brise nait dans l’ombre des ravins
La forêt disperse les rayons de la lune
Les astres sous la voute céleste semblent proches
Je suis allongé dans les nuages mon vêtement est froid
Au moment même où je me réveille
J’entends la cloche de l’aube
Elle m’inspire une profonde compréhension

Hc 54

Je suis au pavillon de la tortue
Sous une pluie froide monotone
Pas la moindre éclaircie
Les livres m’entourent pêle-mêle
Je suis assis au milieu de leur désordre
J’estime que le vin nouveau
De la petite jarre est mûr
Je vais rincer ma coupe ébréchée

Dans le petit jardin les herbes
Gagnent la maison comme une armée
Le chemin est sinueux
A l’ombre des muriers
Moi je suis allongé
A lire des poèmes
Je n’ai pas fini le recueil
Je profite de la pluie fine
Pour aller biner les courges

Hc 53

Je remercie qui m’envoie de l’eau
D’une source de montagne
La source printanière jaillit de la grotte brumeuse
La jarre en pierre est scellée
Et envoyée jusqu’à ma demeure d’homme sauvage
Pour retenir le moine dans ma chaumière toute la journée
Je vais au bord du torrent cueillir les bourgeons de thé

Hc 52

Voici un bon conseil : ne repoussez jamais la coupe !
Le vent du printemps nous sourit
Nos vieilles connaissances pêchers et pruniers
S’épanouissent et ouvrent leurs fleurs
Les oiseaux chantent dans les arbres émeraude
La lune claire se mire dans la jarre
Jadis le visage juvénile nous pressait
Aujourd’hui c’est les cheveux blancs
Les ronces envahissent le palais du tigre
Les cerfs se promènent sur la terrasse
Plus une demeure royale ou impériale est antique
Plus ses portes se referment sur de la poussière jaune
Pourquoi ne pas boire ?
Les hommes d’autrefois, où sont ils ?

Hc 51

La forêt peinte sur le paravent
M’abrite de la lumière du jour
Quelques bâtons d’encens dense
Soignent mon mal aux cheveux
Comment comprendre qu’à la tombée du soir
J’ai à nouveau envie de boire ?
De l’autre côté du mur
Crie le marchand ambulant

La pluie fine et le vent oblique
Créent un petit froid
La troupe légère des saules éparpillés
M’ouvrent l’éclaircie sur la plage
La rivière limpide rejoint le fleuve au flot immense
Dans ma tasse de thé de midi
Flottent écume neigeuse et fleurs laiteuses
Je déguste une salade de laitue printanière
Seules les joies frugales valent la peine