Au pied du pic du Brûle-Encens
J’installe ma chaumière
J’écris ce poème sur le roc
Là où brillent des cailloux d’une blancheur éclatante
Dans l’eau limpide qui coule en murmurant
Il y a là plusieurs dizaines de pins
Il y a là mille bambous
Les pins ouvrent leur ombrelle émeraude
Est beau le jade vert des bambous
Il est regrettable que personne n’habite là dessous
Singes et oiseaux parfois s’y réunissent
Vent et brume y passent la journée
Un ermite qui ne s’était jamais entiché de rien
Tomba en amour avec cet endroit
Cet ermite c’était moi
Je construis une chaumière sur du roc
Je taille dans une colline pour y créer un jardin de thé en terrasse
Une source coule devant la maison
Les lotus blancs poussent au pied du perron
Mon sentiment d’insouciance s’épanouit librement
Une gourde dans la main gauche
Ma cithare dans la main droite
Ma joie est à son comble quand je chante devant le ciel
J’étais à l’origine un homme sauvage
Je suis tombé par erreur dans le monde
Vieilli aujourd’hui je reviens dans ma montagne
Tel un oiseau fatigué dans sa forêt luxuriante
Tel un poisson assoiffé dans une source limpide
A part ici je n’ai nulle part où aller
Dans le monde des hommes les pièges sont innombrables
Hc 49
Au crépuscule tu prends ton bâton de bambou
Tu m’attends en haut du torrent
Hanté dit-on par un tigre
Tu presses ton invité
L’orage tonne dans la montagne
Tu me rejoins suivant le cours de l’eau
Les fleurs sauvages daignent s’épanouir
Dans le val le chant solitaire d’un oiseau
M’évoque une méditation dans la forêt vide et silencieuse
Le bruissement d’un pin est celui de l’automne *
* Visite à un maître
Hc 48
Sur les épaules un manteau en martre
Face à un beau pichet bariolé
Les flocons de neige fondent dans le vin
Je ne sens plus le froid de la nuit
Un invité farfelu imite la perdrix des montagnes
Le vent agite les bambous
Les oiseaux s’interpellent
Tout suffit à nous rendre joyeux
Inutile de souffler dans un orgue à bouche *
* La musique
Hc 47
Au début de l’hiver pourquoi ne pas visiter
Le temple des nuages sur la Voie ?
A l’aube le soleil s’illumine encore
La rosée ne s’est pas dissipée
C’est seulement maintenant qu’il commence à faire froid
Les buffles se reposent
Les travaux agricoles sont terminés
Le riz est bon marché Le vin aussi
Les mouettes blanches semblent accueillir
Le bruit de mes rames
J’aperçois un village de pêcheurs aux arbres rouges
Quand je retourne à la barque
Je n’ai aucun regret de n’avoir personne
Avec qui discuter
Allongé sur le côté je lis un recueil de poèmes *
* Les livres
Hc 46
Le thé « Ruisseau émeraude printanier »
Est d’un vert tendre tirant vers le jaune
Au moment de la cueillette
On ne doit pas manger de l’ail ou de l’oignon
Je ne l’achète pas avec de l’argent
Je le quémande avec des poèmes
Les montagnards vous diront
Si nous sommes nombreux dans mon cas *
* Le thé
Hc 45
Devant le vin le sage surnommé « Pin rouge » s’est retiré
Il devint immortel soit
Mais où est-il aujourd’hui ?
Notre vie flottante est rapide comme l’éclair
Les couleurs se transforment en un clin d’oeil
Ciel et terre sont immuables soit
Comme nos visages changent !
Devant le vin vous refusez de boire
Qu’attendez-vous d’une telle réticence ? *
* Le vin et l’ivresse
Hc 44
Pendant un mois de jeûne au milieu de l’été
Je n’ai pas mangé le moindre morceau de viande
je me sens le coeur et les os allègres
Mon corps est agile et léger
Je chevaucherais le vent doux
Je me promènerais dans les nuées
J’ai le souffle faible l’esprit divisé
A mes tempes la soie blanche pendille
Entre les trois champs cerveau coeur nombril
Circule mon énergie
Comment renouer avec mon ancienne pureté ?
Je me consacre à ma santé *
* La cuisine
Hc 43
Tu as déménagé près du rempart
Le sentier est sauvage
Au milieu des mûriers et du chanvre
Tu as planté des chrysanthèmes
Le long de la haie
L’automne est là Ils n’ont pas encore fleuri
Je frappe au portail Aucun chien n’aboie
Sur le point de partir j’interroge le vieux voisin
« Il est parti dans la montagne
Il revient toujours quand le soleil décline » *
* La cabane
Hc 42
Un gentil moine s’est retiré en automne
Sur le mont de la marmite renversée
Il n’est toujours pas de retour au printemps
Les pétales des fleurs sont tombés
Les oiseaux chantent fort mais confusément
Un torrent à ta porte une montagne à ta fenêtre
Je comprends ton silence serein
Au milieu des gorges torrentueuses
Que sait-on du désordre des hommes ?
Je regarde au loin les nuages sur la montagne vide
Hc 41
Le poète est à bord de la jonque
Sur le point de partir
Soudain sur le rivage
S’élève un chant que l’on rythme
Par le tapement de pied
Le lac des fleurs est profond
il l’est moins que le sentiment d’adieu
Qui fredonnait la nuit dernière ?
Le vent s’est levé dans les mille ravins
Faisant vibrer les forêts dépouillées
Les dragons n’osaient s’allonger dans l’eau
Parfois s’entendait le cri d’un singe et son écho
J’ai cessé de jouer de la cithare
L’ermite à demi-ivre entonne à nouveau
Le chant du fleuve et de la mer
La tristesse du voyageur se dissipe dans sa coupe