Hc 40

Il est utile de décrire les événements
De la fin du printemps
Un couple de moineaux sautille
Sur la table à côté des livres
Les chatons des saules
Se déposent comme des flocons
Sur la pierre à encre
Oisif à la petite fenêtre
Je lis et je relis
J’ignore depuis combien de temps
Le printemps est commencé

A l’aube le givre accentue
Les arêtes des toits
Il n’y a plus de feuilles aux arbres
Je me rappelle à peine les vertes
Le vent bruisse
Je distingue dans ma coupe quelques gouttes de vin
Je tisonne le feu les étincelles jaillissent la cendre est épaisse
Devant la fenêtre rustique je suis assis en silence
Je me nourris des classiques taoïstes

Hc 39

La chaleur d’étuve du sud
M’enivre comme du vin
Je dors profondément
La tête sur la table basse
Je me réveille seul
Au soleil de midi
Je n’entends aucun bruit
J’aperçois enfin de l’autre côté des bambous
Le petit gars de la montagne
Qui concasse sa brique de thé dans le mortier

Hc 38

Comme la perdrix
Je migre vers le sud
Je suis trop paresseux pour revenir vers le nord
Avec un vieil ami nous buvons
Nous rentrerons sous la lune

Je bois le neuvième jour
Des fleurs jaunes se moquent de l’exilé
Le vent est ivre il emporte mon bonnet
Je m’attarde à danser sous la lune

Hc 37

Je vis au pays des bambous
La campagne s’en couvre au printemps
Les montagnards les coupent par brassées
Et les emportent au marché pour les vendre
L’abondance ne coûte pas cher
J’en dépose une botte dans la marmite
Et les cuis avec le riz
Leur écorce pourpre éclatée
S’ouvre sur une chair blanche
J’en mange copieusement
Je n’ai même pas envie de viande

Hc 36

Ma hutte campagnarde
Dans un méandre de la rivière vierge
Présente un portail en branchages
Au bout d’un sentier antique
Les herbes hautes cachent
Le chemin vers le marché du village
Nous vivons à l’écart
Nous nous soucions peu de notre habillement
Je remarque que les saules ont des branches frêles
Et les néfliers des fruits parfumés
Illuminés à l’ouest
Les cormorans déploient leurs ailes
Pour les réchauffer au soleil
Elles couvrent les radeaux des pêcheurs

Hc 35

Des feuilles tournent au rouge
Paysage de givre d’automne
L’émeraude n’est pas une pierre
Au ciel émeraude comme de l’eau
S’appuie le pavillon rouge
Par une petite fenêtre
J’aperçois de beaux bambous
Je suis seul à en jouir
Je vais demander au voisin un crochet
Pour ouvrir le portail *

* Visite à un maître

Hc 34

Les nuages blancs s’enroulent au mont bleu
Nul ne sait que je joue de la cithare dans la forêt
Puis-je méditer sur l’histoire ?
Dans les antiques jardins
Les terrasses sont en ruine
Une vieille chanson de ramasseuse de châtaignes d’eau
Evoque le printemps infini
Aujourd’hui sous la lune seul coule le fleuve
Jadis elle brillait sur les belles du palais *

* La musique

Hc 33

Chaque humain a droit à sa passion
Ma passion est la poésie
J’ai brisé les liens pour en renouer d’autres
Je suis seul Ma solitude n’est pas un isolement
Je croise un paysage
Je suis en compagnie d’un vieil ami
Je déclame un poème
Mieux je le fredonne
Je suis l’hôte du fleuve dans la montagne
Parfois je termine un poème
Je monte le sentier vers le rocher de l’est
En robe blanche je m’adosse à la falaise
Je chante follement
Je fais tressaillir les vallées les forêts
Les singes et les oiseaux me regardent fixement
Je crains de devenir la risée du monde
J’ai choisi un endroit où nul ne vient jamais *

* Les livres

Hc 32

Un seigneur de mes amis m’a envoyé le thé nouveau
Je m’émerveille devant cette fraîcheur
J’adore le voir frémir avec l’eau pure
J’admire la tasse remplie du liquide laiteux
Il faut dire que le vin m’a donné soif

L’allée dans le jardin aux pivoines
Est bordée de grands arbres
Me promenant je foule l’ombre
Des jeunes rameaux
La chaleur est accablante
Mes sandales en paille sont fraiches
J’aime tant cet endroit
Je ne me résigne pas à en partir
Je casse des branches mortes
Elles m’aident à préparer le thé *

* Le thé

Hc 31

Je passe la nuit avec un ami
Pour chasser la tristesse de mille ans
Nous boirons bien cent pichets
Dans cette belle nuit nos propos sont purs
La lune lumineuse ne nous laisse pas dormir
Nous nous allongeons saouls sur la montagne déserte
Le ciel pour couverture la terre pour oreiller

Ivre au pavillon des papillons
Mon bonnet de travers sans doute
Qui m’a aidé à monter à cheval ?
Je ne me souviens pas d’avoir descendu l’escalier *

* Le vin et l’ivresse