Pz 67

Nos aveux nous mènent à la terrasse sublime
Le fleuve et la plaine s’enténèbrent si loin
Les oiseaux reviennent pour éviter la nuit
Voyageur au départ infini

Mon vieil ami tu es maintenant invisible
Notre fleuve se déverse à l’orient
Ton île est plus vide que le paysage
Ondulant les bambous irréels se reflètent
Malgré les stries dans l’eau tremblante
je chemine en secret à l’insu du bûcheron

L’on est dit-on toujours proche de la ville
Le vent porte un collier de cimes jusqu’à l’océan
Les nuages blancs s’unissent La brume a disparu
Les vallées redécoupent la lumière
Il me faut un gîte pour la nuit
Au delà du torrent crions au bûcheron *

* W W 40

Pz 66

Enfant déjà je ne suivais pas les voies communes
J’avais pour les montagnes un amour spontané
Je suis resté trop longtemps prisonnier
De la poussière du monde
Loin de la montagne refuge
Je suis de retour pour la vie des champs

J’ai semé des pois au versant du midi
L’herbe foisonne mais les pois sont farouches
Même de senteur ils sont méchants
Je m’en vais débroussailler dès l’aube
Ma houe sur l’épaule je reviens avec la lune
Au bord de l’étroit sentier l’herbe a poussé dru
La rosée mouille mes habits
Peu m’importe si mes rêves se réalisent
Il faut toujours que l’homme retourne au néant
Je me baigne les pieds dans le torrent
Il faut déjà que le jour se lève *

* T’ Ym 70

Pz 65

Je me garde des banquets littéraires
Dans le bois des hallebardes peintes
Le repos de la paix fige l’encens
La tempête s’approche
La mer n’est pas loin

Je flâne à la fraicheur de l’étang
Mon ennui se dissipe
Les hôtes de marque peuplent le pavillon
J’habite un lieu respectable
Je mange à table

Quand le principe apparait tout se disperse
L’essence n’est réelle que dans l’oubli des formes
A chaque saison ses interdits
Ses légumes et ses fruits

Hochons la tête et vidons nos verres
Remplissons-les et écoutons
Ecoutons l’or et le jade de vos poèmes
Nos âmes sont joyeuses

L’esprit plane au vent
L’histoire littéraire culmine
On remarque des foules de lettrés accomplis
Ce domaine exubérant doit peu à l’argent *

* W Yw 145

Pz 64

Je raccompagne un ami
Au pavillon de la grue jaune
Il s’en va à l’ouest
Aux fleurs de brume
Il descend en ville
Dans le bleu s’évanouit l’ombre au loin
Il n’est plus que le fleuve à l’infini du ciel

Je veille au torrent avec la nuit
Mon ami vit dans les rochers
Les étoiles s’accrochent
L’écho du vent l’écho de l’eau

Une voile seule sort du soleil
Sur les deux rives les singes crient sans répit
Je vois au loin la cascade
Comme un fleuve suspendu

Manches de soie rouge
Plat de jade blanc
Le moine interrompt ses prières
Mais il pose devant lui
Un chapelet de cristal
Le haut vol des oiseaux a pris fin
Seul un nuage s’attarde
Nous nous contemplons sans être différents *

* LP 245

Pz 63

Pourquoi habité-je la montagne d’émeraude ?
L’esprit libre je souris en silence
Avancer jusqu’à la source
Contempler la naissance des nuages
Seul sur la cime
L’univers est-il à moi seul ?
Il abolit les cloisons
Et donne accès au fleuve
Sans fin des étoiles
Devin épris de vin
Je songe à l’homme de silence
Pris de vin il ne me quitte pas
Je bois longtemps
Laissant la vie aller en soi
Nous sommes unis
Célébrons l’oubli
Le vin de la connaissance dessaoule *

* PZ

Pz 62 La poésie chinoise

La série Pz est consacrée entièrement à la poésie chinoise classique, plus particulièrement à la poésie d’inspiration taoïste.
Elle est faite de libres adaptations des traductions proposées par Patrick Carré et Zéno Bianu dans leur charmant et brillant ouvrage : « Poésie chinoise de l’éveil », Albin Michel, Collection Spiritualités vivantes, Paris, 2017.
A vingt ans mon mot d’ordre était : « Tout est complexe et contradictoire ». Il l’est toujours. Il est pour moi merveille que la poésie chinoise illustre cette formule.
Les associations d’idées, d’images, d’émotions ne sont pas linéaires comme chez Stuart Mill, elles s’entrecroisent et se multiplient entre rêve, réel et réalité.
Selon mon épouse Régine elles communiquent sérénité et acceptation.
Une scène centrale est fournie par le vieil ermite dans son ermitage, pour le moins proche de la sagesse aux cheveux blancs. Mon âge me rapproche de ce modèle sauf que je suis marié et que je vis en ville.

Pz 61

Le lion rugit Sa parole est sans peur
Les cranes de la création se fracassent
L’éléphant est un roi qui panique
Seuls les songes savourent le silence

Une perle irradie dans l’oubli de l’espace
Les références s’apaisent
Le concept prolifère
L’harmonie ne s’enseigne pas
Nulle part ne s’enseigne pas

Reflets de lune sur mille lacs
Mille miroirs pour la même lune
L’éveil m’inonde
Je suis réel

Autant mordre ou se moquer !
Autant mettre le feu au ciel !
Inondation de leurs sarcasmes
Le brasier est vif de l’impensable*

* S-K 239

Pz 60

Le couchant absorbe les montagnes
La hutte du moine est solitaire
Où est-il dans les feuilles tombées ?
Aux nuages froids le chemin se lève
La pierre chantante annonce la nuit et l’hiver
Je suis un univers au coeur d’une particule
J’oublie l’amour j’oublie la haine *

* L Cy 53

Pz 59

Nul n’en voulait à son armure
Il rattrapait les tourbillons
Qui aurait redouté la longueur de ses dents ?
L’acier blanc crache les épis

Bondirait-il par dessus les monts ?
Pur sang sans doute
A quoi bon être quasiment sublime
Si l’on ne peut trotter dans une petite rue ?

On voudrait un infatigable coursier
Contemplons d’abord l’éclat dans ses yeux
Halte la cravache ! Honnis les bravaches !
Qu’on les bannisse dans mon désert !

Coursiers suant le sang
Jadis tintants retentissants
Quand ils galopent sur la mer
Les braves gens ne voient que des mules

Un empereur songe à l’immortalité
L’or qu’il brûle part en fumée mauve
Dans ses écuries les chevaux de chair et d’os
Ne peuvent s’envoler au ciel
Ainsi se terminent nos cavales *

* Tl 205

Pz 58

A l’occident ma mère n’a plus de vin
J’ai fini mon repas
Certes ce ne fut pas un festin
Que démêler du tien du mien ?

Nul ne peut le monter
Seuls les poneys obéissent aux barbares
Il disparaît emportant l’art
De dresser les dragons

La nuit étouffe sous le givre
La bise fend les os de l’étalon
Le théâtre est ouvert
Nous nous y réfugions

Où chercher un autre héros ?
Le destrier royal lutte fourbu
En plein midi par les dunes de sel
Contre la poussière et le vent

Il écrasera bientôt un bataillon
Contre un tas d’or je troquerais
Les os de cet étalon
Il soumettrait les tigres
Un beau matin il surgira du ravin
Vous le verrez voler dans les nuages