Pz 47

Tu t’en vas en montant au bleu des nues
Ici les monts et les nues se séparent
Je le dis à l’ermite aux vêtements mouillés de larmes

Le soleil passe le col du couchant
Les torrents s’éteignent
Les pins et la lune animent la nuit
Le vent et la source comblent l’ouïe de pureté
Les bûcherons rentrent Les oiseaux sont flous
Le fils prodigue cherche un refuge pour la nuit
Le luth esseulé attend sur le sentier des lichens

Pz 46

Je cherche un sommet du silence
Le ruisseau ne veut pas nous porter
Nos chevaux ont peur des rochers bizarres
Je vis dans la plus calme des retraites
J’habite la tranquillité
Les bambous se pressent sur le sentier
La source nait sous le chalet
Un sage a balayé la poussière des pensées
Un ultime recueillement plonge dans l’absolu
Tout n’est qu’illusion

Pz 45

Mon horizon est un col
Mon ciel est une cime
Le haut et le bas
Le proche et le lointain
Loin d’être identiques
Ne se ressemblent pas
J’ignore la vérité de ce mont-ci
Tout ce que je sais est que j’y suis

Ne penser ni au bien ni au mal
Pour montrer son visage original
Même un sage voudrait savoir
Ce qu’il y a dans la montagne
Je ne peux que le vivre
je ne sais vous le dire
Il n’est rien à quoi je puisse le comparer
Vous ne me le soufflez pas
Je bois car ici tout est réel
Comment le dire dans l’oubli des mots ? *

*S Tp’ 258

Pz 44

Foin de l’étude et du savoir !
Mon esprit est le vagabond du silence
A se regretter jamais on ne le trouve
Un ruisseau où jeter ma ligne
Pour jouir de tout un royaume
Mes cheveux sont défaits
J’emporte mon chant
Pour que des humains le reprennent
Aux quatre frontières
Quel en est le refrain ?
« O mon esprit vagabond du silence ! »

Un luth et une chanson suffisent
L’errance est vocation
Je suis empli de la Voie
Que je parcours seul
Vers la fin du savoir et du moi
Paisible et sans souci
Pourquoi chercher autrui ?
Je suis un habitant des montagnes magiques
Je nourris et je réjouis ma pensée et mon esprit*

* S K’ 159

Pz 43

La neige emplit le lac après les brumes
Les maisons s’éclairent et s’éteignent
L’eau des cascades révèle la montagne
Les oiseaux s’appellent en ce jour de fête
La Voie est une vraie joie
Le chemin serpente au mont de précieux nuages
Qui construirait un refuge dans cette solitude ?

La montagne n’est plus solitaire
La maison de bambou a des fenêtres de papier
Les visiteurs dorment sur des coussins de jonc
La route est longue et froide
Tout se confond
Seul un aigle plane

Errer à l’abandon fut ma joie
Le retour me surprend comme un rêve évanoui
Comment restituer un paysage perdu ? *

* S Tp’ 59

Pz 42

Sur la clepsydre de jade nous défilons
La septième heure est celle du roi
Le dignitaire a son siège
Il se charge de drogues
Sans forces il vaut bien un vieillard
Un oiseau bleu m’a pris mon talisman
Tu recouds pour moi une bourse de soie rouge
Je cherche le saule des mandarins
Tu es la rameuse ma rameuse avant le grand pont
ENTRE DEUX ÂGES tu te réveilleras au clair de lune
Et tu riras des folies de ta chambre vide *

*TL 208

Pz 41

Les brumes sont de lourds brocarts
Les gazes plongent dans la pluie
As-tu honte de tes prétendants ?
Ton parfum sur leur habits m’éloigne de toi
Une racine de jade engendre un poisson
La bouche pleine d’eau tu m’asperges
Je hante les sentiers tordus
Les bâtonnets d’encens fument
Cinq chevaux se rencontrent
Ton eau apaise mes palpitations
Dans tes pierres tu vois le destin
Ta flute prédit la fortune

Pz 40

Ta minceur s’incruste mal dans la fenêtre
Le paravent se replie sur ta chaleur
Ta couche ivoirine fleure la ciboulette
Ce matin ta flute fine pleure
Ce soir ton vin sera parfumé
Les gardénias explosent sur ta terrasse
Calligraphe captive de la cour
Ta plume de cygne fouille l’épaisseur de l’encre
Tu vis de la couleur des arbres
Une étoile pend au saule
Ta soeurette chérie trimbale ta traîne
Ta flute varie sur un thème ancien
Mon ressentiment rase les cimes
Les canetons sommeillent sur l’étang
Les demoiselles d’honneur dorment

Pz 39

Tes perles effraient les hirondelles
Ton hydromel attire les guêpes
Pourquoi cette gaze en vert naïf ?
Un oblique vol d’oies sauvage
Te promène rêvant d’ours
Tes seins sont plus serrés que bambous en fagot
Les papillons nouveaux s’égarent dans les arbres du soir
L’arc-en-ciel s’éteint pour rejoindre ton amant
Je sape le mont vide
Dans ta robe de gaze nouée d’agrafes brèves
Ton coeur danse comme un grue en couple
La sente est livrée aux lièvres

Pz 38

Elle m’exaspère
Celle que la mélancolie brise en vain
Face à la tendre fille poudrée de rouge
Rosée de sa voix
L’abricotier voile de ses fleurs ta porte
Ta petite bouche en forme de griotte
L’aurore peint sur tes pommettes
Pourquoi cette pie au dos de ton miroir ?
Le khôl sur tes sourcils évoque le reste
Ta lourde chevelure tourne au brouillard
Ne verrouille pas le coffre
N’ouvre pas la cage