Pz 27

Il est drôle le chemin d’ici
Rien n’y laisse de trace
Les torrents se poursuivent inénarrables
Entre les rocs pêle-mêle entassés
Pleure la rosée entre mille herbes différentes
Chante le vent Le pin reste lui-même
Personne ne perd la route
Le corps demande sérieusement à l’ombre :
« Mais que suis-tu donc ? »

Libre je flâne
L’azur est clair en ce jour de lumière
Le ciel si serein
Même le nuage blanc
Nul ne franchit le seuil
De l’avaleur de brume
Quelle désinvolture !
Les eaux des torrents ténébreux chantent sans fin
Le vent murmure habituellement dans les sapins
Incroyable ! l’avaleur de brume
Reste assis tout le long du jour
Dans l’oubli organisé des soucis
De son siècle de vie

Pz 26

Mon coeur est lune
Pure transparence automnale
Il n’est rien à quoi je puisse la comparer
Je gravis le chemin
Le chemin d’ici qui n’a pas de fin
Les ravins peu profonds débordent d’éboulis
Les ruisseaux sont noyés sous la verdure
Les mousses sont glissantes
Pour se parler les pins n’attendent pas le vent
Qui veut fuir avec moi les soucis du monde ?
S’asseoir avec moi sur un nuage blanc ?

Pz 25

Le torrent de jade m’offre un miroir
Je suis assis sur un rocher plat
Seule la nue est appuyée
J’élis domicile au coeur des monts fleuris
Les rochers sont vagues qu’embrasse la nue
La nue sans nuage a vécu plus que moi
Une nouvelle fois l’hiver fond en printemps
Un nom vide est inutile

Comme un oiseau sur son perchoir solitaire
Débarrassé vaillant des importuns
Un oiseau des bois me rencontre parfois
Il me chante parfois un couplet sauvage
Des vieux sapins en haut aux herbes magiques
Rien ne me préoccupe plus
Sans souci je paresse sans merci

Pz 24

Qui cherche un endroit pour se reposer
Ici pourra longtemps rester
Une douce brise siffle dans les pins silencieux
Si l’on se rapproche, la chanson embellit
Sous un arbre un homme lit
L’homme a les cheveux gris
Il ne rentre pas chez lui

Notre bonheur, c’est le tao au quotidien
Je marche entre les roches et les lierres
Je goûte aux émotions sauvages
A l’illusion d’une liberté sans frein
Je paresse en compagnie des nuages
La seule route que je connaisse
Ne conduit pas au monde
A quoi se raccrocher dans l’oubli de nos pensées ?
Le soir je m’assieds seul sur mon banc de pierre
Monte la lune ronde

Pz 23

Le ciel s’emplit d’un vin de nuées
L’encens craque sur les charbons
Dieux de la mer et esprits des monts
Planent sur mon étroite natte
Le bois d’amour est sculpté
D’un phénix d’or dansant
Tu pinces une corde magique
Lorsque les lutins mangent
Pourquoi se taire ?
Que la déesse s’irrite ou pas,
La prêtresse grimace *

* LH 189

Pz 22

Je ne sais pourquoi les fleurs jaunes rient
On dit qu’elles se moquent des exilés
Le vent me souffle mon bonnet
Epris et ivre je danse avec la lune ma complice

Après l’ivresse je rencontre le mandarin de cuivre
Je ne reste pas dans l’oubli du retour

Nous buvons ensemble aux fleurs
Qui comme nous ont éclos
Ivre le sommeil me prend

Exilé de moi-même grâce au vin
Les fleurs tombent sur ta robe
Je poursuis la lune dans l’eau
S’éloignent les oiseaux
Se dispersent les humains *

* Lp 123

Pz 21

En buvant seul sous la lune
Un pichet de vin au milieu des fleurs
De mon verre je convie l’astre
je lève mon ombre nous sommes trois
Mais la lune ne sait pas boire
Et mon ombre me suit sans rien comprendre
Le printemps me déborde
La lune vacille je danse avec mon ombre
Prenons rendez-vous au fleuve des nues !

Pz 20

La brume est absente de cette nuit d’automne
Un courant nous porte au ciel
Sur le lac de la Caverne luit la lune
Elle nous fait crédit pour acheter du vin
Mais il nous faut accoster aux nuages

Le vieux et bon distillateur
Nous fabrique-t-il encore son vieux printemps
Aux terrasses de la nuit
Près des sources jaunâtres ?

Pz 19

Suivis par la lune des montagnes
Qui bleuit les hauteurs
Nous descendons le sentier invisible
Nous parvenons au chalet
Dont des enfants nous ouvrent le portail
L’obscur sentier continue
S’enfonce parmi les bambous verts
Je suis près du lierre je bois un verre
Joie et paix règnent dans nos coeurs
Le vent chante dans les pins
Nous chantons avec lui
Les étoiles finissent par pâlir
Nous sommes assis à même le sol
Soutenus par le mur
Nous sommes unis dans l’ivresse
Nous savourons l’oubli des bons principes

Pz 18

Longtemps esclave des signes sur papier
En exil chez les érudits du sud
La vie est une aubaine Je vis libre
Le hasard a fait de moi un hôte de la mer et des montagnes
A l’aube ma bêche bouscule la rosée
Le soir je nage près des rochers
Mon chant s’élève vers le ciel des anciens royaumes *

* M Hj 75