Un pèlerin arrivant dans une heureuse contrée
Se vit offrir l’hospitalité dans deux ou trois auberges
Il rebroussa chemin vite fait
« J’ai pensé que leur prince allait m’offrir une charge
Je l’ai refusée avant qu’il ne me la donne
Maintenant que j’y pense
Les hommes m’entourent Je ne sais comment m’en débarrasser
Je ne sais pourquoi je les attire
Tout est action et réaction
Je fous le camp Je n’arrête pas de disparaître »
Tj 60
Un jongleur se présenta à une cour étrangère
Il fut admis à faire ses tours
il monta sur des échasses deux fois plus hautes que lui
Il jongla avec sept épées en même temps
Cinq étaient en l’air
L’artiste fut chaleureusement récompensé
Et partit peu après
Puis survint un jongleur expérimenté
Le prince déclara : « Cet art n’a pas d’intérêt général
Il y a encore quelques jours nous étions de bonne humeur
Disposés à nous distraire
Mais aujourd’hui notre avis est tout autre
Qu’on m’emprisonne ce saltimbanque ! »
Tj 59
Vous avez dit destin ?
Un père puis un fils devinrent aveugles
Leur petit pays fut détruit par des troupes étrangères
Ils eurent la vie sauve parce qu’ils étaient infirmes
La guerre finie ils recouvrèrent la vue
Il s’agit là d’un beau miracle
Que Confucius accepta sans l’expliquer
Celui qui tient à sa victoire
Juge que sa force est faiblesse
Tj 58
Quand je relis mes textes Tj ( tel est leur code )
Je sens souvent, je devine une erreur, une maladresse
Je ne mets pas le doigt dessus
Le tao est là et n’est pas là
Une trombe une averse ne durent pas une matinée
Le soleil ne reste pas un instant à son zénith
Il se peut que notre tristesse aide au bonheur
Et que notre joie soit ruineuse
Vaincre n’est pas difficile
Se maintenir dans la victoire est difficile
Je suis trop taoïste pour un Occidental
Pas assez pour un Chinois
Tj 57
Il est bon qu’un partenaire saisisse le sens des mots
Par exemple : la poésie rend tout tao
Même si les mots sont très allusifs
Qui veut rivaliser avec les poissons
Doit se mouiller Vous savez ? se mouiller dans l’eau
Quiconque comprend le sens de nos beaux discours
Quiconque comprend le sens des mots
Ne parle plus
La raison dernière des discours est le silence
La raison dernière de l’activité est de ne pas agir
La poésie est-elle un silence en acte ?
Tj 56
Je me jette à l’eau je m’agite dans tous les sens
Je sors de l’eau heureux et vif
J’apprends à nager je me glisse dans l’eau
J’en sors heureux et vif
Où est le tao ?
Les initiés passent au travers des obstacles
Ils marchent dans le feu sans se brûler
Toute chose qui existe a son, forme, couleur
Et peut-être d’autres caractéristiques
Toutes sont des apparences
On peut se réfugier dans une durée indéfinie
Nous avons une solution partielle et provisoire :
Boire du vin jusqu’à plus soif
Rouler par terre sans se faire mal
Parce que la vie et la terreur la mort et l’angoisse
Sont oubliées par le saoulot
Combien plus grande est évidemment l’immunité du sage !
Tj 55
Un bon gouvernement ignore les voleurs
Les voleurs ignorent le bon gouvernement
Sauf que sous un bon gouvernement
La société est prospère donc propice aux voleurs
Un type décelait les brigands
Rien qu’à regarder entre leurs cils et leurs sourcils
Les voleurs se réunirent et tuèrent le type
Il est vain de souhaiter qu’il n’y ait plus de voleurs
Il faut bien que tout le monde vive
Comme le proposait Sacha Guitry
Les voleurs redistribueraient les biens
Je reconnais qu’il n’y a pas semble-t-il
De tao du vol et des voleurs
Tj 54 Quelle est la différence ?
Quelle est la différence entre tao et Tao ?*
Aucune, toutes, n’importe laquelle ?
Entre tao et le tao ?
La même réponse, une autre ?
Il faudrait que quelqu’un me dise ce qu’est la tao ?
Pourquoi pas un tao au féminin ?
Personne ne peut me dire ce qu’est le tao ?
Une fois pour toutes ?
Ce n’est pas possible ?
Et pourquoi s’il vous plait ?
On s’égare ?
Je ne m’égare pas avec n’importe qui
C’est à prendre ou à laisser
Salut !
*Troisème article né de rien
Tj 53
Un prince avait de vastes projets
Qui selon lui ne pouvaient être que militaires
Il les confia à quelques courtisans
L’un d’eux regardait dans le vide en souriant
Le prince lui demanda :
« Pourquoi souris-tu bêtement ? »
« L’été dernier ma femme et moi
Nous nous sommes promenés dans la campagne
J’ai aperçu une jeune fille
Qui cueillait des feuilles de murier
Nous avons bavardé gentiment
Je me suis retourné vers ma femme
Elle flirtait avec un jeune homme
Qui lui avait fait signe »
Le prince éclata de rire :
« Buvons un coup par le tao !
L’amour vaut bien la guerre »
Tj 52
Un père eut la joie d’avoir deux fils
Il fit de l’un un lettré de l’autre un guerrier
Ils vendirent leurs services à deux princes différents
Grâce à eux toute la famille s’enrichit
La même joie arriva à un autre père
Qui se fit un émule dans l’éducation de ses fils
Le lettré se présenta à un petit prince qui répondit :
« Par les temps qui courent seule compte la guerre
Si je gouvernais par l’amour et la justice
Je ne trouverais que ruine et que mort »
Le guerrier s’inclina devant un autre prince qui dit :
« Ma principauté n’est pas forte
J’aide les grands et les petits Etats
Si j’usais de la force des armes
Mon pays serait bientôt en ruine »
Les deux fils furent retenus de force
Le premier ( et riche ) père dit au second :
« Tout dépend des circonstances
Quand elles sont favorables tout est possible
Mais elles changent Elles changent tout le temps
Il se peut que ce qui fut en usage naguère
Soit oublié aujourd’hui
Que ce qui est rejeté aujourd’hui ne le soit pas demain
Même dans un futur proche
Comment trouver le moment opportun ?
Comment se plier aux circonstances ?
C’est l’affaire d’une habileté particulière
Dont les plus grands talents ne disposent pas nécessairement »
« Ou d’un hasard » dit le second père
« Ou d’un hasard »