Je contemplais la chute d’eau haute de plus de cinquante pieds
L’eau écumante rendait impossible le séjour le plus bref aux animaux
Crocodiles tortues marines poissons salamandres
J’aperçus soudain un homme dans l’eau
Je crus d’abord à un suicide
Puis à un génie des eaux
Enfin à un homme qui sortit de l’eau les cheveux sur les épaules
Longea la rive en chantonnant
Il nous répondit qu’il avait commencé puis fait des progrès
Qu’il avait suivi progressivement le Tao de l’eau
« Je ne fais rien par moi-même je m’offre au tourbillon »
Tj 70 Je suis un squelette
Maintenant je suis un squelette
Bien propre bien blanc J’ai au moins cent ans
Malheureusement je n’en suis pas conscient
La forme qui se déplace c’est une ombre
Le son qui se déplace c’est un écho
Par contre le non-être se déplaçant
C’est de l’être
Toute forme a une fin mais pas le Tao
L’esprit est le ciel
Le corps est la terre
L’esprit rentre chez lui
Le corps redevient originel
La mort est un repos et un retour au point de départ
La mort apporte la paix aux bons et soumet les méchants
Qui prend trop au sérieux les choses de la vie
Est lui-même un égaré
Tj 69
Les brigands attaquèrent un homme ordinaire
Le dépouillèrent de tout sauf de son caleçon
L’homme garda son calme et se tut
Avant de reprendre son chemin
Deux bandits le rattrapèrent
Et lui demandèrent le secret de son indifférence
Il répondit le bon sens
« Je suis attaché à la vie pas aux conditions de la vie »
Furieux ils le tuèrent
Un cousin se défendit farouchement
En écumant de colère
Les brigands étaient nombreux
Et le tuèrent
Tj 68
Un gardien du zoo impérial
Devait former un jeune débutant
Les animaux les plus féroces
Etaient dociles avec lui
Y compris les oiseaux
Quel était son secret ?
Il prétendait ne pas en avoir
« Un peu d’expérience, c’est tout
Pour qu’on ne m’accuse de rien
Et surtout pas de silence
Je vais te dire comment j’agis avec le tigre
Il est important de se conformer
Au comportement de tout animal à sang chaud
Sinon il s’irrite
Je ne donne pas à manger au tigre une bête vivante
Pour ne pas exciter sa férocité
Ni même une bête entière
Je suis ses emplois du temps
Ceux où il jeûne ceux où il se rassasie
Je me garde de l’exciter en le contrariant
Mais aussi de suivre ses instincts
Au point d’exciter sa joie
Car chez le tigre comme chez d’autres
La joie devient excitation qui devient colère
L’inverse est vrai la colère devient joie
Les animaux me regardent comme leur pareil
Y compris les oiseaux
Dans leur enclos ils ne regrettent pas
Leurs montagnes profondes leurs sombres vallées
Leurs hautes forêts leurs vastes marécages »
Tj 67
Dix ans plus tard le vieillard
Errait toujours dans la montagne
Vêtu de sa peau de bête
Il glanait ce jour-là des épis
Abandonnés après la moisson
il chantonnait à son habitude
Il s’appuyait maintenant sur un bâton
Je le rencontrai il ne me reconnut pas
Histoire de causer je lui demandai
Si dans sa jeunesse il n’avait pas manqué de diligence
S’il n’avait jamais retardé sur son époque
S’il était heureux de mourir bientôt
Sans femme sans enfants ?
« je suis joyeux parce que ce qui attriste les humains
Me plait infiniment et d’abord la mort »
« La mort ? »
« La mort renaissance la mort délivrance »
« Des mots tout cela »
« La mort est un beau mot
Plein de gloire et de solennité
Un mot définitif »
Il éclata d’un rire qui me parut sinistre
Je voulus m’enfuir il me retint par la manche
« Puisque je vous dis que nous possédons tous
Ce qui fait notre tristesse et qui fait ma joie ! »
Je le fis tomber j’en fus enfin débarrassé
Il cria me menaça de son bâton puis se remit à chanter
Je n’entendais plus les paroles
Tj 66
Me promenant dans la montagne
J’ai aperçu un homme étrange hirsute
Vêtu d’une peau de cerf ceinturé d’une corde
Il chantait mal au son d’un luth
Je compris qu’il se félicitait
De faire partie de l’élite des êtres
D’être un humain
De sexe masculin de surcroit
De voir chaque jour le soleil et la lune
Depuis quatre vingt dix ans
Toujours en bonne santé
« Je suis pauvre comme tous les sages
Mais à l’abri du besoin
Parce que j’ai peu de besoins
Mon destin est de mourir comme tout le monde
Je n’aurais pas vécu comme tout le monde
Ma vie est faite de bien des joies
Mon idéal c’est la joie
Et vous ? Votre idéal c’est quoi ? »
« La joie comme vous comme tout le monde
Mais je suis plutôt triste »
Tj 65
Pour gouverner un Etat
Il faut d’abord se gouverner soi-même
La cause du désordre est dans notre moi propre
Parmi les causes du désordre nos envies et nos haines
On peut envier un supérieur
On peut craindre un inférieur
On peut haïr un égal
Une modestie de bon aloi ressemble à un jeu
Accepter un don de moindre importance
Pour diminuer l’envie
Le prince m’a offert un bel apanage
Je l’ai refusé J’ai demandé la Terre des Dormants
Dont le nom seul inspire je ne sais pourquoi
La terreur
Tj 64
Un roi plein d’autorité comme il convient à un roi
Commanda un cheval parfait
Les maquignons et les éleveurs rivalisèrent sans le satisfaire
Un ministre lui parla d’un maître
Qui connaissait le moindre secret des chevaux
Le spécialiste promit au roi avec une certaine solennité
Une jument baie
Le souverain reçut un étalon noir
Il crut s’étrangler de fureur
Le ministre fut surpris lui-même :
« Ce que cet homme connait et pratique , ce sont les ressorts profonds de la nature
Les plus intimes
Ce qui est à la superficie lui échappe désormais
Complètement
Essayons d’imiter la vision profonde, intérieure de cet homme »
Le roi découvrit alors que son nouveau cheval
Etait parfait
Tj 63
Rebrousser chemin pour éviter le plein
Pour vous ça ne peut être que bien
Sauter dans le vide pour résider dans le vide
Voilà qui est vide ( de sens )
Ca n’a pas de bon sang comme on dit chez nous
Le vide se glisse On glisse dans le vide
L’administration du vide n’est confiée à personne
Les auteurs sont nombreux Ils se multiplient
Ils comptent paraître au tableau d’honneur
Le vent du désir l’harmattan ne les déçoit pas
Le vent du désert Le désir est désertique*
*Autre article original
Tj 62
Le vide n’a que faire de l’estime
Pour être parfaitement anonyme
Si l’on veut vraiment perdre son nom
On a besoin du silence et du vide
Par le silence vertueux et le vide sans nom
j’atteins mes vraies demeures
Et j’y habite patiemment
Il en est qui donnent vendent reçoivent
ils font du bruit et me dérangent
il en est qui veulent utiliser la vertu et les devoirs
Bien en vain !