GM 11

Je restais seul dans la boutique
Peu à peu imbibée de nuit
Je restais assis sur une chaise
Agité par l’orgueil et l’alcool
La boutique était remplie
De la forte senteur des légumes
Des arômes légers des fruits
Je ne sais pourquoi je me suis levé
Je me suis mis à danser
Quelque chose cliqueta dans ma poche
Des clés ! Les clés d’Irène !
J’avais complètement oublié
Qu’elle me les avait remises
J’aurais dû être chez elle
A cette heure tardive !

GM 10 : Rhapsodie en bleu

On l’appelait Bleuette Elle avait les yeux bleus
Elle portait souvent des robes de cette couleur
On lui disait que le bleu lui allait bien
Je revenais du bistro avec son époux
Un butor du genre qui n’a jamais tort
Nous étions gais sans plus
Pompettes tout au plus
Le copain ne cessait de se plaindre :
« Marre ! Ma vie n’est pas une bluette »
L’escalier fut lent à monter
Personne dans le petit salon défraichi
Le copain hurla : « Bleuette, ma chérie !! »
Elle surgit d’un fauteuil profond
A tissu de cretonne fleurie
Elle ne portait qu’un peignoir bleu
Et un magazine en couleurs
Elle dit d’une voix douce :
« Mettez-vous à l’aise les garçons
Je m’en vais dormir »
Elle s’arrêta au moment de sortir
Un petit sein à découvert :
« Excusez-moi messieurs
Mais j’ai les bleus »
Le mari brusquement adouci :
« Elle est québécoise
C’est sa façon de dire le blues »
Moi : « Elle ressemble à un tableau de Bonnard
Un Bonnard en bleu »

GM 9

J’étais sur l’eau dans un bateau
Je buvais du rhum
Je fus pris d’un effroi inexplicable
Mon moi courage faiblissait devant mon moi terreur
J’eus cependant le courage de regarder par dessus bord
Le brouillard s’était réfugié sur les deux rives
Formant deux murailles blanches
Le ciel bleuâtre et laiteux illuminait le fleuve
Et les grenouilles de coasser !
Je buvais du rhum
Tout désormais était noir
Je ne voyais pas la main que j’approchais de mes yeux
Au bout d’une heure ou deux j’eus le sentiment
Que l’aube approchait froide presque glaciale
Je tirai sur la chaine de l’ancre
Le bateau et moi dérivâmes sur le fleuve
Ne sachant où aller

GM 8

Une dame de nos relations mourut sans prévenir
Elle n’avait pas bonne réputation
Même qu’un copain crut mourir de honte
D’apprendre qu’elle l’avait aimé
Elle n’avait pas de famille
Nous dûmes nous répartir ses quelques biens
L’amant garda la vieille carriole
Dont il fit une cabane de jardin
Je le supporte mal mais il est médecin
Et je suis malade
Je gardai le chien un bâtard sympathique
Le curé prit le cheval encore vaillant
Il apprit facilement à le monter
Pour ses tournées pastorales

GM 7

Le froid du marais gelé
Le froid des murailles de glace
Le froid tombé du firmament
Me réveillèrent en sursaut
Hoquetant et tremblant grelottant

Au milieu de l’igloo
Défoncé au sommet
Je fis un feu de fortune
Avec un tas de roseaux
Coupés à la hâte
De l’extérieur la hutte de glace
Paraissait un énorme diamant
Allumé de l’intérieur

Quelques canards
Réveillés par la lumière et le bruit
Poussèrent un cri lugubre
Avant de s’envoler bruyamment
Autant que nous ne pourrons pas tuer

GM 6

Le maigre curé suivit les amants
Les vit pénétrer dans la cabane sur roues
Qui suit les troupeaux l’été
Il aperçut leur étreinte précipitée
Pris d’une rage monstrueuse
Il ferma au loquet la petite porte
Saisi d’une force surhumaine
Il tira comme un cheval de labour
Haletant sous sa robe de drap trempé
Entraînant sur la pente rapide la pente mortelle
Les amants désenlacés
Frappant du poing
Les parois de bois

GM 5

Parfaitement. Il l’a épousée !
Comme d’habitude ! Par bêtise !
On est bête parce qu’on est bête
Les peintres sont spécialistes des mariages ridicules
Ils épousent leurs modèles
ils les font poser ils les baisent ils les épousent
Les modèles sont une merveille de femmes
Elles sont emportées dévouées
Abominables admirables
Dans d’insaisissables émotions
Une mobilité sans fin d’impressions
Des résolutions violentes inattendues
Une franchise absolue des sensations et des sentiments
Sont-elles sincères ou fausses ?

GM 4

Je trouvais cette joie déplacée
Nous avions couru un grand risque
Toute joie était inconvenante
« Si ton mari nous avais vus ? »
« Pas de danger »
« Il suffisait qu’il se baisse ! »
« il ne l’a pas fait »
Les fossettes aux joues les lèvres entrouvertes
Les dents féroces l’oeil profond en abyme
Elle m’attira vers elle d’un geste rond :
« Viens ici, toi « 

GM 3

J’ai passé hier une soirée affreuse
Je le sens près de moi qui m’épie
Il me domine et il se cache
Les jours passent
J’ai peur
Qu’arrivera-t-il demain ?
Je ne peux plus rester chez moi avec cette crainte
Tout le jour j’ai voulu partir
C’est si facile pourtant
Toute mon énergie est anéantie
Je suis mou je suis liquide

GM 2

Elle résistait encore effrayée et honteuse
Lentement je la dévêtais
Commençant par les bottines et les bas
Pour embrasser les pieds
« Non non C’est si laid
Ne peut-on s’aimer avec les âmes seulement ? »
Elle sortit brusquement de ses robes de ses jupes de son linge
Comme une main sort d’un manchon
Toute nue éperdue se cachant les seins de son avant-bras droit
Elle courut vers le lit
Se cacha derrière les rideaux
Je courus la rejoindre
Droit comme un arbre