Fab 59

Faute de connaitre l’essentiel
Passionnons-nous pour l’accessoire
Qui marche qui fonctionne
Il est riche en certitudes
C’est ainsi qu’un philosophe idéaliste
Furieux de voir tout le fuir
Devint ébéniste
Resté fameux pour la qualité de ses meubles
C’est bon d’avoir une passion maitresse
je suis pour ma part un spécialiste des idées générales
Mais elles me ramènent au concret
Pour lequel elles ne peuvent rien
Ou pas grand chose
Mais le concret lui-même se nourrit d’idées
Il faut imaginer des allers-retours
Dans un esprit de discernement critique
Pas trop critique pour ne pas dissoudre l’objet
La matière et la vie
En un mot l’énergie

Fab 58

Un homme sensé déclara
Qu’il en avait assez de la vilénie humaine
Du cynisme et de l’hypocrisie
Hommage au cynisme
Il se refusa à se retirer
Signe selon lui de lâcheté impuissante
Il se décida à manipuler les gens
Ceux qu’il ne supportait pas la veille
Lui devinrent agréables
Parce qu’il songeait à ce qu’il pouvait en tirer
De l’argent des services
Il apprit à s’habiller se coiffer
Il cultiva l’art de l’éloquence
Surtout celui de parler pour ne rien dire
Il devint un homme politique éminent
Mais il se jura d’utiliser sa versatilité
Pour le bien de l’humanité

Fab 57

Je suis un cerf-volant
Qu’une femme tient par un fil
Elle m’a créé et me conduit
Grâce à elle je suis un papillon
Aux ailes chamarrées
Mais moi seul tutoie le ciel
Je suis tenu par un fil ténu
Mais je vole
Un camarade a cassé le fil
Il s’est abîmé dans l’océan
Moi je suis libre et je vole
Quand il fait beau
Et qu’il n’y a pas trop de vent
Et que ma maitresse est disponible

Fab 56

Une renarde avisée
Conseilla à ses renardeaux
De flatter les puissants
Et des mépriser les faibles
Sevrés et émancipés
Ils s’égaillèrent dans la nature
Multiplièrent les razzias dans les poulaillers
La riposte ne se fit pas attendre
Pièges et affuts se multiplièrent
On retrouva même la chasse à courre
Devant les renardeaux d’une nouvelle portée
La renarde reconnut son erreur :
« Méfiez-vous des faibles qui peuvent être forts
Flattez les puissants
Vous ne les flatterez jamais assez »
Un renardeau flatta un tigre
Qui le tua d’un coup de patte
Il y a des gens qu’il vaut mieux ne pas fréquenter
Même pour les flatter

Fab 55

« C’est dans ce que je connais
Qu’est mon ignorance
Pas dans ce que je ne connais pas »
Ainsi pensait un étudiant expérimenté
Toujours soucieux de se perfectionner
Il résolut de consulter
Un manuscrit ancien dans un temple lointain
Il accéda au livre l’ouvrit
Toutes les pages étaient blanches
Il n’en crut pas ses yeux
Revint à la charge
Soudain ses yeux pleurèrent des lettres
Mais elles ne formèrent que des acronymes
Dépourvus de sens
L’étudiant quitta le temple
Toujours en larmes
Il décida alors que le fond de la connaissance
N’est pas dans les livres

Fab 54

Celui qui voudrait voir l’âme
Ressemble à un aveugle
Qui erre la nuit
La tête dans les étoiles
L’âme du monde
Et son cortège d’âmes singulières
Sont invisibles pour les yeux
Une mère de famille
Diligente et rusée
Demanda sa fille à peine pubère
Si elle voulait servir aux menus plaisirs
D’un riche marchand
La petite refusa
Sa mère lui donna le choix entre la cuisine et la couture
Elle choisit les travaux d’aiguille
Elle y devint experte
De même que son fiancé un cousin éloigné
Dans la poterie
Ce couple d’artisans
Parents de trois enfants
A justifié mille fois le vieil adage :
« Un passe-temps une passion
Pas besoin d’âme »

Fab 53

Un jeune paysan avait de nobles ambitions
Il apprit à une pauvre voisine
Qu’elle ne devait pas pleurer
Son fils assassiné
« On ne doit pas regretter ce qui est périssable
On doit chérir ce qui est vivant »
Il finit par se faire mal voir
Et décida de voyager pour apprendre
Il visita un serpent célèbre pour son âge et sa haute taille
Ils bavardaient gentiment quand le garçon aperçut un tas de pierreries
Des émeraudes et des rubis
« je te les donne si tu veux » dit le naja
« Je n’en veux pas »
Le jeune paysan pérégrina longtemps
Et aboutit à un ermitage dans la montagne
Ce qu’il vit d’abord dans l’ermite
Ce fut sa calvitie, la pisse, la sueur, l’âge, la faiblesse
Ce qu’il entendit ce fut la nécessité de ne pas juger
De juger le moins possible
De juger de façon positive
Le garçon lui demanda la raison de sa solitude :
« je ne supporte plus les humains
Leur égoïsme leurs préjugés »
Songeur le paysan repartit vers la plaine
Il alla demander son trésor au serpent
Qui le lui refusa
Le jeune lui tordit le cou sans se faire mordre
Il devint un propriétaire semblable aux autres

Fab 52

Un roi se désespérait de vieillir
Il voulut protéger son jeune fils
Il le fit élever dans un palais immaculé
Au milieu d’un jardin somptueux
Le service était assuré par des personnes
De moins de trente ans
Le petit prince regretta le départ de certaines
Puis il voulut savoir ce qu’il y avait
Au delà des murailles du palais
le roi ordonna pour une courte et unique fois
Que la ville soit nettoyée
Que les vieillards et les malades restent chez eux
Que soient mises en avant les belles et jeunes personnes
Le petit prince tout étourdi par la foule et le bruit
Aperçut pourtant au loin un vieillard aux cheveux blancs
Appuyé sur un bâton
Il demanda des explications
Le roi attristé lui apprit alors que tout ce qui existe
Est appelé à disparaitre
Il lui montra son véritable visage
Ainsi que celui de sa mère
Le petit prince aperçut alors les fleurs coupées fanées
Les arbres abattus de son jardin
Les feuilles mortes qu’on se hâtait de ramasser
Depuis lors chaque jour il médita
Sur l’impermanence des choses

Fab 51

Être différent c’est être hostile
Pour beaucoup de gens
Que dire d’être étranger !
Un jeune prince aimait beaucoup son cuisinier
Appréciait surtout ses recettes de base
Devenu roi il en fit son premier ministre
Le brave homme protesta puis s’inclina
Il fit rire à ses dépens les ministres et les courtisans
Ses comparaisons culinaires n’eurent aucun succès
Il remit sa démission
Le jeune roi répéta : « Quand on est un bon cuisinier
On est bon en tout »
Le cuisinier devint méchant
Fit arrêter le plus récalcitrant des ministres
Mit la noblesse sur le gril
Et commença de cuire le peuple à l’étouffade
Le roi finit par s’inquiéter
Au bout de plusieurs mois
Il renvoya le cuisinier
Il ne savait plus cuisiner
Il refusa toute distinction

Fab 50

Un roi avait fait droguer et enlever un serrurier
Pour connaitre le fond de sa pensée
Devant le peu de résultats
Il fit reconduire l’artisan
Au début celui-ci ne se souvenait de rien
Sauf d’un rêve sans détail précis
il se rappelait vaguement une poterne
Il la chercha dans la ville
A sa surprise il la découvrit en bas du palais
Elle n’était pas gardée Il essaya son art
Monta l’étroit escalier jusqu’à la chambre du roi
Celui-ci inquiet lui demanda ce qu’il faisait là
« Dans une autre vie j’étais roi »