Le fabuliste inconnu ( 256 )

Mon grand-père m’a légué un habit
De drap chamois doublé de soie aurore
Aux pans flottants aux larges boutons
Je l’ai mis une fois on s’est moqué de moi
Je le garde précieusement
Je ne souhaite pas par fidélité
Etre esclave du passé

Le fabuliste inconnu ( 255 )

Un jour les abeilles choisirent
Hasard extraordinaire
De faire d’un casque une ruche
Un preux jadis y avait logé sa tête
Avant qu’elle ne soit frappée d’un coup mortel
Après l’horreur de la guerre sanglante
L’image consolante de la paix

Le fabuliste inconnu ( 254 )

L’amour tout flamboyant
Se promenait dans un château
Un sculpteur voulut le prendre
Pour modèle de l’amitié
« Tu te trompes » dit l’amour
« Je suis glamour volupté
Mystère passion je suis beauté
L’amitié est vieille sévère triste
Ce n’est pas moi du tout »
« Tu as peut-être raison
Mais je préfère l’amitié
Car je suis sûr de la revoir demain »

Le fabuliste inconnu ( 253 )

A la porte d’un palais
Un garde en grand uniforme veillait
La vérité se présenta nue
Le garde la repoussa sans sourciller
La flatterie arriva
Parée de ses plus beaux atours
Le garde souriant
La fit entrer

Le fabuliste inconnu ( 252 )

Un voyageur fatigué se reposait
Au pied d’un poteau indicateur
Qui indiquait trois routes
Au bout d’un moment
Le poteau prit la parole :
« Pourquoi ne prendrais-tu pas ma place ?
Elle est bonne et stable
Tu te rendrais utile
Je montre les chemins
En restant immobile »
Dans un demi sommeil
Le voyageur répondit :
« Marche d’abord »

Le fabuliste inconnu ( 251 )

Le fouet se vantait :
« Grâce à moi le nègre féconde la terre
Pour le compte du blanc
Ces belles cannes à sucre
L’esclave les produit grâce à moi
Certes je me tache un peu de sang
Mais on me nettoie aisément
Sans moi le nègre pauvre et nu
Trainerait en vain sa chaine héréditaire… »
La canne à sucre :
« Tout va mieux depuis que tu n’es plus là
Barbare pire qu’un sauvage »

Le fabuliste inconnu ( 250 )

Deux croix trônaient côte à côte
Au bout d’un ruban rouge
Mais l’une était pour enfants sages
L’autre pour adultes méritants
Laquelle avait le plus d’importance ?
Je vous laisse le soin d’en juger

Le fabuliste inconnu ( 249 )

On ne fait pas exprès de tomber
Sauf pour faire rire
Même une chute mortelle fait rigoler
Si on n’en connait pas la suite
Dire du mal de son prochain fait s’esclaffer
Sans que l’on sache le mal
Qu’un bon mot peut produire
Comme le pensait Bergson
Le rire n’est trop souvent que du mécanique
Plaqué sur le vivant

Le fabuliste inconnu ( 248 )

Un marchand marchandait
Les services de son chien
Le matin il ne valait rien
Le soir il coûtait cher
Le chien s’impatienta
De se voir traité de la sorte
Le marchand un peu penaud
Lui dit d’une voix modeste :
« C’est que, vois-tu, je suis marchand
La ruse et le mensonge
Sont la loi du commerce »
Le chien reprit :
« A te voir trimer jour et nuit
Là du moins tu ne trompes pas ton monde »

Le fabuliste inconnu ( 247 )

Un oiseau pleurait :
« Mon nid est renversé par la tempête
Adieu l’amour ! »
Une femme gémissait :
« Mon église est saccagée
Adieu nos prières ! »
Un poète hurlait :
« Finies les rimes ! plus d’éditeur ! plus de poèmes ! »
Le fabuliste disait :
« Cet oiseau n’aimait plus
Cette femme ne croyait plus
Ce poète n’était pas poète
L’amour quel qu’il soit
N’a pas besoin d’autel »