APC 126

Nous chantons la pêche
Les grandes jonques amarrées
Chargées de poissons qui frétillent encore
Les petites jonques pêchent peu mais vite
Les riverains sans bateau tressent des nasses en bambou
La marée monte submergeant les berges de sable
Au marché on vend des poissons
Dans les tavernes on mange du poisson
On tranche on découpe
Les belles aux mains de jade manient des lames brillantes comme le givre
Une dame pensive pense à rejeter à l’eau
Des carpes à la queue fine et rouge

L’amitié suit au soleil couchant
Le fleuve jaune étroit comme un fil
Est encore loin de la mer
Vous me paraissez dans votre barque
Posé sur la paume d’un immortel

*

Sous l’armoise le tumulus antique
Des oiseaux chantent
Dans la tombe quelqu’un n’entend rien
Un passant seul s’afflige

APC 125

Matin et soir j’abreuve mon cheval
Il refuse l’eau salée et l’herbe sèche
A qui sont les os blanchis dans la muraille ?
On ne les avait pas prévenus de la dureté des travaux
On leur avait demandé de prendre simplement congé de leur famille
Des brigands pillent Le khan fait jaillir le sang
La moitié des corvéables a péri devant la muraille
L’herbe d’automne blanchit
Sous les lugubres nuages on entend claquer les fouets des barbares

Je regarde de si loin la mer qu’elle semble prise dans une coupe
Autour de la cime solitaire les montagnes défilent
Quand le soleil surgit le long de l’arbre
Et que le ciel dépasse la pierre dressée
Vous voyons la terrasse des empereurs Han

*

La montagne touche au ciel
Le vol des oiseaux ne peut la franchir
On trébuche sur des marches de roc
Je cheminais sur le sentier aux cent détours
Soudain le précipice est à mes pieds
Mes vêtements sont mouillés par la rosée
Le fleuve précipite ses eaux immenses
Il est difficile de rester longtemps seul debout

APC 124

Le soldat dit à sa femme :
« Que sait-on de la vie de la mort ? –
Pour me consoler il suffit
Que tu prennes son de notre bébé »
La femme dit au soldat :
« Tu dois ton corps à la patrie –
Je serai le rocher en haut de la montagne »

*

Un ouragan fit déborder la mer
D’immenses vagues se firent hautes comme des montagnes
Les baleines se dressèrent comme si elles étaient humaines
Des nuées sinistres lourdes de pluie pesaient immobiles sur le sol
Mer et ciel se confondaient dans un univers blafard
Le corbeau et le lièvre n’osaient plus bouger
Les campagnards étaient saisis d’épouvante
Un courrier au galop prévint la préfecture
Les monts grondaient les tigres rugissaient
Les flots emportaient les arbres arrachés par le vent
Submergeaient des îles et des îlots
En un instant le destin des humains pesa moins qu’une plume de cygne
J’attendais allongé
Je craignais de voir le ciel s’ouvrir
Ma jeunesse semblait s’être flétrie en un instant
Tout autour de moi tout semblait à la guerre
Les cornets de roseau sonnaient dans la poussière
Comment nettoyer le monde des boucliers et des lances ?
Dût ma chaumière être détruite !
Je continue à chanter ma joie
Rien ici-bas ne se produit selon nos desseins
L’année se meurt Je me désespère en vain
Que deviendront les vivants ?

APC 123 Poèmes des Ming

Poèmes des Ming ( XIV°- XVII° siècles ) :

Je bois bien deux pichets de vin
Je bois seul
Je ne vois que le bleu-vert des trois pics
Les berges du fleuve sont des brumes azurées
Les nuages sont formés par les dragons respirant

*

La longue route est escarpée
L’humain est las le cheval a faim
Le riche vieillard ne vaut pas un jeune homme pauvre
Rien ne vaut un retour même difficile
Des traînées de brume s’enfuient
je suis perdu dans la campagne
J’expédie vers le ciel ma chanson triste

Le grand fleuve vient du coeur des monts
Un mont se dresse tel un dragon
Fleuve et dragon rivalisent
Comment écarter la mélancolie qui m’oppresse ?
Ayant goûté un vin généreux sur la grande terrasse de la ville murée
Je contemple l’immensité Il me semble voir les temps antiques
Combien de cavaliers oseraient franchir les eaux grondantes
Au pied des murailles de pierre ?
Le fleuve bleu barré de chaines de fer ne restera pas infranchissable
L’herbe pousse dru sur les palais anciens
Que de batailles ont rougi les eaux froides !
Un Ming vient apaiser les choses
Le fleuve bleu n’est plus une frontière

Majestueuse est la suite du dignitaire
Les Mongols sont partis
Les plus vieux des vieillards revoient les bonnets traditionnels
Quand les nuages s’écarteront vous arrêterez votre cheval

*

Je rencontre un bûcheron ivre
Il porte de travers un casque de fer
Et une calebasse de vin
 » Mes pas ont foulé les chemins du monde humain
J’ai étudié l’escrime et les lettres sans aboutir à rien
Mes ancêtres montaient sur les nuées
J’ai coupé par hasard l’arbre d’immortalité
L’immortel dans la lune ne s’est pas fâché
Le corail est broutille de bûcheron
Je regarde un autre bûcheron jouer aux échecs
Je vieillis Vaine est la gloire
Si j’inscris des vers c’est pour gagner mon vin
Mon pinceau ivre répand son encre parmi les humains
La nuit le vent et le tonnerre suscitent d’étranges lueurs

*

La lune semble à portée
Elle est aimable on souhaite la retenir
Les montagnes bleues se renversent dans l’eau des douves
Les lotus en fleur embaument le lac
La cloche sonne
Les lanternes s’éteignent
Je n’arrive pas à dormir
J’écoute les poissons et les crabes s’ébattre dans les joncs

APC 122

Anonymes :

Douze mois sur les douze de l’année
Douze heures chinoises sur les douze de la journée
Je ne pousse que des soupirs
Je ne suis à l’aise que lorsqu’il est là
Enlacés l’un à l’autre
Nous parfumons la soie bleue

Petits chevaux de fer agités par le vent
La pluie menace la gaze verte
La couverture est froide
Je ne le maudis pas ouvertement
Je songe en secret qu’il se disperse bien trop
J’attends qu’il revienne pour me venger
Je ne lui déchire pas le visage Je lui tire les oreilles
Je lui demande : « Auprès de qui as-tu passé la nuit ? »

Il n’est pas rentré !
J’ai attendu jusqu’au coucher de lune
Nuit de solitude !
Son regard m’épanouit son retard me tue
Allumons la lampe d’argent
Il finira par rentrer
Le tirant pas l’oreille je le trainerai devant moi
« Dis-moi tout n’omets rien »

APC 121

Ballotté par une mer tempétueuse
Etouffé par une montagne poussiéreuse
J’ai fait trois rêves de chacun dix ans
Caché sous les chrysanthèmes jaunes
Gisant sous les cimes perdues dans les nuages
Je m’éveillerai d’un rêve princier
Je ferai mes adieux à l’étang
Je sauterai hors de la jarre
Autrefois de vin aujourd’hui des moucherons

*

Depuis que mon étudiant est parti
Je ne pense qu’à lui
Ah ! Être encore sienne !
Je l’aperçois soudain
Il passe devant ma porte
L’appeler ?
Je crains les indiscrets
Je vais chanter bien fort
Une chanson comme naguère
Il reconnaîtra ma voix

A la cime des arbres auprès des balustres peints descend la lune
Le festin terminé la musique s’est tue
La servante est venue me chuchoter dans l’oreille :
« La patronne cuve son vin dans la chambre du fond »

*

A ma joie se mêle l’effroi
Souriante je viens à toi
Je m’appuyais sur la rocaille
La rosée gelait mes manches
Je ne suis pas habituée aux rendez-vous secrets
J’ai craint de trahir mon serment
J’ai parcouru furtivement le kiosque aux brocarts et aux parfums
J’ai cherché j’ai guetté
Je me suis cachée J’attendais le moment de l’amour
Les fleurs jouaient avec leur ombre
Un rideau cachait la lune
Chut ! j’ai éteint la lampe

*

Blottis l’un contre l’autre à la croisée des nuages peints
Enlacés nous chantons sur l’oreiller pleine lune
Aux aguets nous comptons les défilé des heures
Pleins de peine et d’espoir
Passion inassouvie et rapide

*

Facile de se quitter difficile de se retrouver
Mon corps fond mon parfum s’évapore
La nuit est avancée ma porte ornée de broderies n’a pas de verrou
Mi-ouverte mi-close nous attendons ton retour

APC 120

Quand je suis ivre rien ne m’arrête
Qu’ai-je à attendre de ma verve ?
Mérite et gloire se noient dans la lie
L’arak inonde grandeur et déclin
La fermentation recouvre l’arc-en-ciel des ambitions
Les ratés raillent Les connaisseurs donnent raison

Un hameau solitaire s’estompe au couchant
Brume légère arbres antiques corbeaux dans la froidure
L’ombre d’une grue volante rase le sol
Montagne bleue Eaux vertes
Herbes blanchies feuilles empourprées fleurs dorées

*

Je repique après la pluie les plants de mes pastèques
Quand le temps est sec j’irrigue le chanvre
J’échange des nouvelles du village avec des paysans
Toute ma vie se résume dans une cruche de vin trouble
L’univers de l’ivresse est infini
Laissons en paix les saules et le vent

Je quitte les monts bleus
J’arrive à la chaumière enclose de bambous
Les fleurs sont sauvages autour du sentier
Le vin rustique jaillit de la gargoulette
J’ai bu je ne suis plus maître de moi
Des jeunes gens de la montagne
Parent mes cheveux blancs de chrysanthèmes

Les septuagénaires sont rares
De ces soixante-dix années
Dix vont à l’enfance ignorante
Dix à la vieillesse débile
Restent cinquante années
Une moitié de jour
Vent et pluie se succèdent
Les premiers cheveux blancs
J’ai bien réfléchi
Il vaut mieux vivre gaiement à l’aise

APC 119

Pluie nocturne pâle lueur des lampes de pêcheurs
Un voyageur s’éveille de son rêve
Le bruit des gouttes une à une brise son coeur
Sur la barque solitaire l’exilé laisse couler ses pleurs

Tintements de cloches du monastère
Dans la brume glacée et légère
Serein est l’antique monastère
Dans le crépuscule aucun bruit
Dans le lointain quelques tintements de cloches
Empêchent le moine vieilli de méditer

Les nuées cachent la lune
Le vent joue dans les clochettes
Tout ajoute à ma peine
Sous la lampe d’argent
J’écris le secret de mon coeur
Puis je l’éteins

Je lui confie le secret de mon coeur
Il parle de rupture
Rupture ! Mot cruel même si c’est pour plaisanter
Ne sais-tu pas que mon coeur en a peur ?

Il est la cause de ma maladie
Mes amies j’apprécie vos conseils
Qui prouvent votre bon coeur
Mais vous ne connaissez pas mon secret
Comme moi vous seriez en langueur

Au réveil du bûcheron la lune est basse sur les monts
Le vieux pêcheur vient chercher un ami
« Jette ta hache je laisse ma barque
Allons nous reposer à loisir
Dans un coin tranquille »

Lianes desséchées sur un vieil arbre Corbeaux du soir
Cours d’eau Petit pont Maison
Vieille route Vent d’ouest Cheval efflanqué
Soleil bas au couchant
Et au bout du monde
Un homme Coeur blessé

APC 118 Poèmes à chanter des Yuan

Poèmes à chanter des Yuan ( XIII° – XIV° siècles ) :

Il y a du rouge sur le fleuve
Il ne reste rien du faste des six dynasties
Notre nostalgie est vaine
L’aspect des montagnes n’est plus le même que jadis
Les hirondelles nichent par couples dans les anciens palais
On peut écouter dans le silence de la nuit profonde
L’impétueuse marée du printemps
Qui frappe à la muraille déserte ?
Si tu songes aux temps révolus tu te consumes d’affliction
Vestiges décevants du passé de la patrie !
Dans les brumes désertes seules persistent les herbes flétries
Le vol désordonné des corbeaux
Le soleil à son déclin
Des bribes de chanson
Froide est la rosée automnale
Le puits est détérioré
Des insectes frileux sanglotent
Subsistent le bleu des monts
Et le vert du fleuve

*

Nuages mes torsades Brumes sur mes tempes
Plus noires que l’aile d’un corbeau
Les lotus d’or se devinent voilés d’une gaze écarlate
Ne me prends pas pour la fleur commune
Qui pousse hors de l’enclos
Je te maudis mon bel ennemi bien-aimé
Je succombe à demi, à demi je me la joue

Hors des croisées tendues de gaze bleue
Personne Silence
A genoux au pied de mon lit il brûle de m’embrasser de m’enlacer
Je maudis son coeur inconstant mais je me tourne vers lui
Tout en l’accablant de reproches et d’injures
A demi je le repousse à demi je m’abandonne

La lampe d’argent est éteinte l’encens est envolé
Je me glisse seule sous la soie
Quelle langueur est la mienne !
Ma mince couverture me semble encore plus mince
A demi-tiède à demi- froide

Nous nous touchons presque, nous serons aux deux bouts du monde
La lune décroit les fleurs s’envolent
La coupe des adieux à la main les pleurs dans les yeux
Je dis : « Prends bien soin de toi »
Torturée par ma souffrance je ne peux le laisser partir
« Bon voyage ! Que s’ouvre pour toi le plus beau des avenirs ! »

APC 117

La nostalgie est longue
A qui va ma pensée ?
Il m’a quittée à cheval
Je pleure dans l’alcôve déserte
J’épile mes sourcils dans le miroir de jade
Je vous hais dans le même temps que je vous aime
Les fleurs de lotus sont blanches
Deux canards s’envolent
Pour vous j’ai semé et cueilli
La glycine s’allonge le long des branches de pin sombre
Les traces de mes larmes ont séché
Qui aime ne craint pas les cheveux blancs
Vent et pluie sifflent
Pourquoi ne puis-je vous accompagner à jamais ?
Les coqs chantent déjà
Ma pensée va à celui que j’ai vu en rêve

Dans un poème vous me demandez ce que je peux bien faire dans la montagne
Je suis pauvre et très paresseux
Le vin sent bon dans sa jarre le prunier est toujours en fleurs
Vers midi je sursaute dans mon rêve
Les oiseaux s’appellent à la fenêtre
J’ai rompu avec mes anciens amis
Devenu vieux je laisse sécher les pinceaux et l’encre
Vous aussi vous vivez en compagnie des mouettes
Pourquoi m’étendre sur les explications ?

*

Le vent ulule à la cime des arbres
La pluie crépite sur le lac
Les pêcheurs ont disparu
Les oies sauvages se causent dans les ajoncs