Il n’est pas de soldat qui puisse affronter la bagarre
Une journée entière jusqu’au coucher du soleil
S’il n’a pas eu sa part
Son coeur a beau brûler du désir de se battre
Malgré lui ses membres s’alourdissent
La soif et la faim l’ont suffisamment oppressé
Quand il marche il se sent terriblement gêné dans les genoux
Par contre le soldat qui s’est rassasié de viande
Et qui a bien bu son coup
Ce soldat est capable de se battre une longue journée contre les ennemis
Il garde dans sa poitrine un coeur qui n’a pas frémi
Ses membres ne sont pas fatigués au moment de la trêve
A laquelle tous ont consenti
TT 185
___ Mon Patrocle celui de tous mes compagnons qui m’était le plus cher
Oui Aussi cher que ma tête
Je l’ai perdu Hector l’a immolé dans la poussière
Il l’a dépouillé de ses belles armes de ses armes merveilleuses à contempler
Que je meure immédiatement s’il est écrit
Que je ne peux pas porter secours à un ami
Un ami qui a été tué loin de la terre où sont les siens
Il ne m’a pas trouvé pour que je fusse son soutien dans le malheur
Aujourd’hui il est clair que je ne reverrai jamais les rives de ma patrie
Pas plus que je n’ai su être la lumière du salut pour Patrocle ou mes amis
Pour aucun des miens que le divin Hector a abattus par centaines je dis bien
par centaines
Tandis que je restais inactif près des casernements
Poids inutile dans la plaine
Moi pourtant qu’aucun Grec fût-il vêtu de bronze n’égale dans la bagarre
Même si d’aucuns sont meilleurs dans la palabre !
Aujourd’hui j’agirai jusqu’à ce que je tienne le meurtrier
De mon ami si cher
Je tuerai Hector
Et ensuite je recevrai la mort
Le jour où Zeus et les dieux immortels voudront bien me la donner
TT 184
Achille va de tente en tente faire prendre les armes à ses hommes
On dirait des loups
Des loups mangeurs de viande le coeur plein d’une vaillance énorme et inconnue
Dans la montagne ils déchirent et dévorent un grand cerf aux belles cornes
Leurs joues sont rouges du sang qu’ils ont bu
Ils s’en vont en bande au bord de la source d’eau noire
Ils lapent de leur langue mince la surface noire
Il bavent le sang du meurtre leur coeur reste intrépide
Même si leur ventre est oppressé sous la poitrine
Autour du vaillant écuyer du fils aux pieds rapides
Au milieu d’eux se tient avec fierté Achille
Stimulant les chevaux et les soldats….
Ils se battent ils se battent comme des flammes
Nul n’affirme que le soleil ou la lune persistent à exister
Des brouillards sont montés sur le champ de bataille
Ils recouvrent encore les héros
Qui entourent le corps de Patrocle qui est mort
Les Troyens et les Grecs aux belles jambières
Se battent sans obstacle sous le ciel la lumière claire
Le soleil est perçant sans brume sur toute la terre
On se bat on se bat on fait une pause par moments
TT 183
De même qu’un cheval immobilisé gavé d’orge…
Rompt son attache et soudain galope bruyamment à travers la plaine
Enclin à se baigner dans la belle rivière
Il se pavane Il porte haut la tête
Et sa crinière voltige sur ses épaules
Il est sûr d’être fort et éclatant
Et ses jarrets rapides l’emportent les lieux familiers
Où paissent les juments
Ainsi Hector excite ses conducteurs de chars
Il remue avec fougue ses jambes ses genoux
Après que la voix du dieu ait été entendue
TT 182
Ouverture de l’Iliade
Déesse chante la colère d’Achille … La détestable colère
Celle qui a valu aux Grecs des souffrances incalculables
Celle qui a jeté tant de héros d’âmes nobles à la mort
Qui a jeté en pâture leurs corps aux chiens
Et à la foule des oiseaux…
De même que de nombreuses tribus d’abeilles
Se pressent en vagues renouvelées
Sortent d’une roche creuse
Forment une grappe volante au dessus des fleurs du printemps
Ici et là dans le même temps d’autres planent
De même des tribus humaines sans nombre…
Se massent à l’avant du rivage incliné
Pour participer à l’assemblée
Devant les Troyens les Grecs chevelus…
Se sont installés dans la plaine
Et de même que les chevriers qui mènent de vastes troupeaux
N’ont aucun mal à reformer le leur
Lorsqu’ils se sont mélangés en pâturant
De même les chefs d’ici et de là
N’ont pas de peine à mettre les hommes en rang
Hector sourit et regarde silencieux son fils
Andromaque pleure…
Elle lui prend la main…
Pauvre fou, ton ardeur te perdra
N’as-tu donc aucune pitié pour ton enfant si petit
Ni pour moi qui demain serai veuve et privée de toi ?
Les Grecs vont se jeter en masse contre toi
Ils vont bientôt te tuer et je ne t’aurai plus !….
J’ai déjà perdu mon père et ma mère adorés
Autant qu’un jeune amant tu es aussi mon frère…
Le grand Hector au casque étincelant répond :
« …. C’est pour toi que je m’angoisse
C’est pour le jour où quelque Grec
A la cuirasse de bronze
T’emmènera pleurante ….Ah ! que je meure plutôt
Que la terre soit répandue sur moi
Avant que j’entende tes cris et que je te voie traînée au servage ! »…
L’illustre Hector retira son casque
Le déposa sur le sol éblouissant encore
Puis il prit son fils dans ses bras l’embrassa le berça :
« Zeus et vous les dieux permettez qu’un jour
Cet enfant qui est le mien sera respecté entre tous
Comme je l’ai été entre les Troyens »….
TT 181
Caprice de ma volonté hasard esthétique au moment de conclure je reviens aux fondements l’immense Homère du VIII° siècle avant le Christ. Ceci dit j’aime beaucoup Hésiode. J’oublie quinze siècles d’histoire pour revenir aux origines. Je suis hanté par les origines.
Homère est de fait un collectif, résultat d’une réflexion séculaire. La difficulté pour moi l’historien est que je fuis présentement les noms propres pour privilégier la veine poétique alors que dans bien des cas la poésie est surtout dans les noms propres…
TT 180
Elle a lié d’un cheveu arraché à ses boucles dorées
Mes mains qui sont devenues des prisonnières de guerre
Je riais pensant que cela serait un jeu
De secouer ces chaînes trop aimables
Mais la force est venue à me manquer
J’ai gémi comme un homme ferré
Ma vie ne tient qu’à un cheveu
Je m’en vais o combien malheureux
Comme un petit esclave que sa maîtresse entraîne
Ton automne resplendit mieux qu’un automne
Ton hiver est plus chaud que les étés des autres
Belle vieille
Epars dans la poussière la couronne mystérieusement effeuillée
La coupe brisée par l’ivresse et la folie
Les mèches mouillées de cheveux trop parfumés
Gisent en souvenir d’un amant trop épris
Il resta debout contre ta porte
Sans un mot sans promesse
Sans un propos menteur pour que l’espoir renaisse !
Mais sa patience est morte
Restent ces témoins de son reproche envers un coeur trop fier
Ces symboles brisés sérénades d’hier
En nous cachant sans cesse mon bel amour
En ôtant de nos yeux leurs flammes vives
Nous nous lançons des tendresses furtives
Qui dureront jusqu’à quel jour ?
Il nous faut annoncer nos tourments
Si l’on veut interdire à nos peines
De se guérir par la douceur des chaînes
Nous guérirons d’un coup d’épée
Car il vaut mieux connaître à deux la même volupté
Ensemble à deux pour notre éternité
Sinon de la vie du moins de la mort
TT 179 Paul le silentiaire
Ce dernier poète a vécu sous Justinien au VI° siècle après le Christ. Silentiaire signifie qu’il était huissier. Il est le dernier de notre liste :
Jetons beauté nos vêtements
Serrons-nous dans nos bras corps à corps nu à nu
Ne garde pas sur toi le plus léger tissu….
Unissons notre bouche unissons notre peau
Silence à jamais Pas un mot pour personne
Je hais quiconque ne sait pas garder un secret
Au moment de te dire adieu
Je me tais je m’arrête
Je souffre de te laisser seule
Devant la nuit funeste
Comment fais-tu ? Tu étincelles
Le jour lui au moins est muet
Je m’émerveille de la douceur de ton parler
Pareil au chant des sirènes….
Cachons l’étreinte et le plaisir que nous avons goûté
Il est doux de garder le secret sur l’amour
il est doux de se dérober aux regards de la terre…
Une douceur de miel convient au mystère
Le sourire de mon aimée est doux mes chers amis
Et douces sont les larmes de ses yeux battus
Je n’ai pas su pourquoi hier elle pleurait
Elle laissait son front sur mon col
Je l’embrassais mouillé de ses larmes
Elles coulaient sur nos lèvres unies
Comme peut couler la source murmurante
« Pourquoi pleurer ? » lui dis-je
« J’ai peur que je ne sois laissée un jour
Car vous êtes des parjures »
L’amour est inscrit sur ta paupière lourde
Comme au saut du lit au moment du réveil
Tes cheveux sont mêlés ta joue rose est pâlie
Ton corps est brisé d’un effort sans pareil
Si c’est dans les jeux d’une nuit blanche
Que ton corps a gardé les traces de l’émoi
Il est heureux l’homme qui t’a tenue entre ses bras
Mais l’amour brûlant te consuma
Puisse-t-il t’incendier en mémoire de moi !
Translations
Avant la série Rosemonde Gérard que je viens de publier sous le code RG, il y a eu une série en juin 2016 publiée sous le code RAG à partir du 4 / 6 / 2016 . Voir mon résumé des codes le 7 septembre 2016 sous le titre : « Inventaire partiel »
TT 178
Les garçons sont moins malheureux que les filles ….
Dans les rues ils se promènent
Nous autres pauvres filles
Nous devons demeurer dans l’ombre
Nous devons rester au fond des maisons
Nous nous consumons dans nos idées sombres
Un tombeau de courtisane
J’ai vu le tombeau de Laïs à Corinthe
J’ai vu la pierre à son nom gravée
J’ai pleuré et j’ai dit :
« J’ai pitié de toi toi qui m’es inconnue
Jadis en foule affluaient les jeunes coeurs
Reconnaître ton nom comme un nom de vainqueur
Aujourd’hui seul l’oubli te désaltère
Couchée sous la terre ta beauté est morte
Tu es venue J’espérais ta venue
Pourtant je ne t’espérais plus
Tu as troublé ton image
J’ai tremblé ému et stupéfait
Mon coeur comme sous une dague
S’est mis à haleter à souffrir
Mon âme sous la vague amoureuse
S’est mise à perdre le souffle
Sauve-moi encore de ce naufrage
Et reçois-moi dans le calme du port
J’avais la nuit en songe auprès de moi
C’était une jeune fille toute rieuse
je la tenais fort entre mes bras
Libre à ma guise insouciante
Si mon corps demandait au sien
Une autre volupté
Mais un amour me guettait jaloux
Il a fait disparaître mon songe
Et tout à coup dissipé mon amour
Ainsi l’amour même au milieu des songes
Peut dans le sommeil se montrer jaloux
De la volupté et du plaisir si doux