Tj 81

Il est des contrées étranges
La plus curieuse est au sud du nord et au nord du sud
Personne ne sait où elle est exactement ni quelle est sa grandeur
Aucun oiseau migrateur ne s’y arrête aucun fleuve n’y trouve sa source
En son milieu la source de vie ne donne que quatre ruisseaux
L’air est doux les animaux vivent en bonne intelligence
Parce qu’ils sont nourris par des humains tendres et conciliants
Dépourvus d’envie et d’orgueil
Jeunes et vieux, femmes et hommes vivent ensemble sans cérémonie
Ils travaillent peu d’heures par jour même au temps des récoltes
Ils restent nus ils ne se multiplient pas
Ils chantent et dansent gais et joyeux

Tj 80

Formes et êtres-choses ne se manifestent
Qu’à celui qui a su se détacher de son être propre
Qui est de l’eau dans ses mouvements
Un miroir dans son repos
Un écho dans ses réponses
C’est ainsi que le Tao est une image fidèle des choses
Les choses s’opposent au Tao
Le Tao ne s’oppose pas aux choses
Est aussi bon que le Tao celui qui n’a besoin ni d’oreilles ni d’yeux
Qui n’utilise ni sa force ni sa conscience
Sinon il faut regarder devant soi
Laissant le Tao derrière soi
Le Tao remplit tout le vide
S’il est laissé de côté on le perd
Le Tao n’est pas loin Nul besoin d’une recherche violente et rigoureuse
Le Tao n’est pas assez proche pour qu’il soit découvert par hasard
On atteint le Tao en silence
Le Tao est perfection absence de passion inaction
PERFECTION ABSENCE DE PASSION INACTION
Celui qui cherche en lui-même l’abolition de la connaissance
N’a plus de passion en lui-même
Celui qui abolit le talent n’agit plus

P.S. : Celui qui accumule des trésors accumule de la poussière
Même s’il évite l’action ses principes restent faux

Tj 79

On connait sans connaître la plupart du temps
Nous sommes instinct avant d’être intelligence
Le mieux est de ne pas juger

Certains dans leur profondeur
Regardent avec leurs oreilles
Et entendent avec leurs yeux
D’autres ou les mêmes estiment qu’être sans joie et sans sagesse
C’est la joie et la sagesse véritables

Il vaut mieux être très patient
En faisant de la musique
En lisant les classiques
En laissant les chiens faire les chiens
Et les chats les chats

Tj 78

Un homme devint fou
Il se mit à haïr ce qu’il aimait la veille
Toute chanson devint plainte
Le plus doux des parfums lui fut nauséabond
Pire il prit pour juste ce qui était injuste mal
Son père dit :  » Nous ne sommes troublés
Que parce que mon fils est seul dans son genre
Ceux qui le condamnent sont peut-être plus fous que lui
A notre époque d’incertitude
Tout le monde se leurre
Qui peut établir ce qui est raisonnable
Et ce qui ne l’est pas ?
Allons enfermons le quand même
De peur qu’il ne se blesse
Ou ne blesse quelqu’un »

Tj 77

Un homme fut frappé d’amnésie pendant de longues années
Quand il marchait il oubliait le but de sa marche
Il oubliait le soir ce qu’il avait fait le matin
Debout il ne pensait plus à s’asseoir
Ni l’astrologue ni le sorcier ni le médecin ne purent rien pour lui ni sa femme
Heureusement un touriste proposa ses services
Il resta seul avec le malade sept jours et sept nuits
il le laissait nu jusqu’à ce qu’il réclame ses vêtements
Au régime sec jusqu’à ce qu’il demande à boire
A jeun jusqu’à ce qu’il exige un repas
Dans le noir jusqu’à ce qu’il obtienne la lumière…
Encore flageolant l’ancien malade chassa femme et domestiques :
« L’enchevêtrement est inextricable de ce qui s’est passé pendant si longtemps
Amours, haines, peines, joies, gains, pertes…
Comment pourrai-je trouver un peu d’oubli ? »

Tj 76

Un pauvre homme qui ramassait du bois
Tomba dans un grand trou
Dans lequel il trouva un cerf
Malheureusement mort
Il sortit du piège et se retrouva dans une cour
Il y narra son histoire : « J’ai vécu un cauchemar
Je me suis cru mort aux côtés d’un cerf mort lui-même »
Un homme sur ses indications
Retrouva le cerf toujours mort
il dit à sa femme : « Le rêve était réalité »
La dame répondit : « Tu as l’habitude de rêver tout éveillé »
Le pauvre homme du début le ramasseur de bois
Retrouva ses esprits et le nouveau propriétaire
La femme de celui-ci dit : « Dans cette histoire où sont le rêve et la réalité ?
La seule réalité qui me convienne est le cadavre de ce cerf
Que je donne à qui saura le découper
Et le distribuer en parts égales pour nous tous »
Le cerf se réveilla :  » Je n’appartiens pas à cette femme ni à personne
Je ne suis pas divisible en parts égales Rien ne vaut mon noble cimier
Je vous prie d’accepter mes excuses Je me sens tout étourdi »
La dame dit : « Cette histoire est interminable
Mettons-y fin et libérons ce cerf
Si toutefois il ne s’agit pas d’une illusion parlante et bavante »*

* Le rôle de cette dame m’est attribuable ainsi que celui du cerf réveillé

Tj 75

Un homme riche souhaitait cas fréquent
S’enrichir davantage
Il surmenait le pauvre vieux
Qu il appelait son homme de confiance
Celui-ci se prenait pour un esclave
Mais la nuit il était libre et riche
Donc il ne se plaignait pas
Le maître accablé par les soucis tomba malade
La nuit il rêvait qu’il était esclave
Son médecin lui conseilla de ralentir ses activités
Son état de santé s’améliora quelque peu
Mais il continua en rêve à être esclave

Tj 74

Les cogitations sont le jour
Ce que les rêves sont la nuit
Comprendre les rapports des réalités changeantes
C’est échapper à la pensée

J’ai visité plusieurs sortes de pays
Dans le plus sombre on ne discerne pas le jour de la nuit
Les habitants tiennent leurs rêves pour vrais
Dans celui du milieu jours et nuits s’équilibrent
Sages et fols, sages et sots vivent en bonne intelligence
Seul le jour est considéré comme réel
Seul le rêve est pris pour trompeur
Dans le dernier des pays soleil et lune brillent constamment
Les habitants mangent des racines et des fruits
Ils ne savent pas cuire les aliments
Les forts oppriment les faibles sans vergogne
Les vainqueurs sont honorés sans souci de justice
Les habitants ne font que s’agiter sans idée de repos

Tj 73 Le fruit du hasard

Dans une riche maison la fête battait son plein
Une bande de jeunes gens passa dans la rue
On leur refusa l’entrée
Un convive au premier étage
Réussit un bon coup aux dés
Suscitant l’hilarité
Sauf dans la bande
Un faucon laissa tomber un rat crevé
Sur la petite troupe
Un meneur éclata en imprécations
Les jeunes envahirent la belle demeure
La mirent à sac puis l’incendièrent
Il aurait mieux valu prévoir cette série de hasards

Tj 72

La forme peut être identique là où le fond ne l’est pas
Seul le fond importe Pourtant la forme est importante
Une forme d’homme peut cacher un coeur d’animal
L’hippogriffe à griffes à cornes à sabots peut avoir un coeur d’homme
Cependant sa forme crée un malaise
A s’en tenir uniquement à la forme il n’y a pas de sage
Les animaux ont presque le même coeur que les hommes
Le même principe de discernement
Mâles et femelles s’accouplent mères et jeunes s’aiment
Ce n’est que dans les temps récents que les animaux fuient l’homme
Les vrais sages prodiguent leur enseignement à tous les êtres