Un homme demanda à un maître :
« Etes-vous un saint ? »
« Moi un saint ? Comment oserais-je le prétendre ?
Je n’ai qu’un petit savoir lié à un minimum d’érudition »
« Le roi est-il un saint ? »
« Il sait se servir d’hommes sages et dévoués »
« Pourriez-vous me citer le nom d’un saint ? »
« Non »
« Mais qui serait saint selon vous ? »
« Pour moi un vrai saint ne dirige rien
Il n’a pas besoin de parler il inspire confiance
il ne change rien à rien pour que tout fonctionne comme d’habitude spontanément
Le peuple ne lui donne pas de nom
En fait je ne sais pas s’il est un saint ou non
Je ne sais rien »
L’homme pensa en son coeur :
« Il se moque de moi ce con »
Tj 11
Un homme tranquille était né là
Il vécut ici Arrivé à un certain âge
il voulut repartir là
il se fit un bon baluchon et partit d’un bon pas
Près de là il rencontra un homme ordinaire
Qui lui dit tout à trac tu es de là
« Oui Comment le sais-tu ? »
« Je le sais c’est tout
Je te présente la chaumière de tes ancêtres
Ces tertres sont les tombeaux de tes ancêtres »
L’homme tranquille éclata en gros sanglots
S’écroula sur le sol
L’homme ordinaire lui mit une main sur l’épaule
« Excuse-moi ami Je ne cherchais pas le mal
Ici tu es ici tu n’es pas là
Là n’est pas loin c’est là-bas »
L’homme tranquille reprit sa route résigné
Arrivé là où il voulait aller
Il ne pleura pas
Devant les remparts les temples les autels
Les chaumières les tombes
Il ne pleura pas
Tj 10
Le tao d’un véritable magicien est caché
Lui même ne le connait pas
Il fait très ordinaire à le voir comma ça
La voie qu’il emprunte dans son numéro
Son tao ne doit rien à la vertu
A la sagesse ou au courage
C’est bien là la magie
L’esprit magique est à l’origine
Tj 9
Un coq est naturellement prétentieux, voire suffisant
On le dresse pour le combat
Il est d’abord attentif au moindre bruit
La moindre ombre l’émeut
Puis il garde un air irrité, voire triomphateur
Enfin le chant des autres coqs le laisse indifférent
Il est le coq parfait le coq en bois
En haut de la girouette
Tj 8
Il y a dans le monde tel que nous le connaissons
Deux voies l’une toujours victorieuse
L’autre toujours vaincue
Elles sont bien aisées à connaître
Sauf apparemment par les êtres humains
Les violents l’emportent sur les moins violents qu’eux
Les doux l’emportent sur eux-mêmes
Les violents sont en danger dès qu’ils rencontrent quelqu’un qui se prend pour leur égal
Les doux conjuguent aisément leurs forces lénifiantes
Certains d’entre eux vont jusqu’à penser que seule la souplesse mène à la rigidité, que seule la faiblesse conduit à la force
Par conséquent protégeons la force par la faiblesse.
Pratique la souplesse et tu deviendras ferme.
Le violent qui se durcit risque fort de se casser
La puissance de la douceur résidant en elle-même, elle n’a pas de limites
Ce qui est mou, ce qui est faible, voilà les amis de la vie
Ce qui est dur, ce qui est fort, voici les amis de la mort
Tj 7
Les enfants aiment naturellement les mouettes
Elles s’envolent comme eux
Mais elles elles restent dans l’air
Si elles le désirent vraiment
Une vénérable mouette
A vrai dire la seule
A affirmé devant moi :
« Le discours parfait est sans paroles
L’acte parfait se passe d’agir
Aucun philosophe ne sera d’accord
Vos philosophes ne savent pas grand chose »
Tj 6
J’ai toujours aimé les cigales
Mon grand-père m’a appris un tour
J’immobilise mon corps de façon à ce qu’il ressemble à un tronc d’arbre
Comme un frère le tronc d’arbre
Mon bras tendu est pareil à une branche desséchée
Je ne sais pour quelle raison exacte
J’attire deux ou trois cigales au bout de deux ou trois heures
Je dois beaucoup à mon grand père
J’aime beaucoup les ailes de cigales
Je les compare à de petits éventails
Sous les élytres
Tj 5
Pour conduire un bateau il y a beaucoup de choses
A appendre différentes suivent le type de bateau
Est-il à moteur ? Quel est son tirant d’eau ? Etc….
Je favoriserais dans l’absolu deux genres d’hommes
Le nageur qui ne craint pas l’eau
Le plongeur qui préfère l’eau à la terre ferme
Le bateau peut chavirer ils n’auront pas peur
Mais l’essentiel est d’apprendre et d’apprendre encore
D’apprendre que les bateaux vont sur l’eau
Tj 4
Un archer était fier de rester immobile
En tirant à l’arc Parfaitement immobile
Sauf son index droit
Il s’installa au sommet d’une haute montagne
Son compagnon pris de vertige
S’allongea sur le ventre
Couvert de sueur
L’archer envoya une flèche dans le vide
Il dit à son ami : « Tu as le droit d’être saisi de terreur
Assis au centre de la terre
Tu serais peut-être pris de vertige »
Tj 3
Peut-on atteindre la voie, la voie personnelle et universelle que les Chinois nomment Tao ?
On peut l’atteindre sans plus On ne peut la posséder
C’est comme ton corps Il t’appartient mais il n’est pas à toi
Le corps est une forme charnelle que l’histoire particulière des éléments t’a confiée
Même ta vie n’est pas ta propriété Le Ciel la Terre l’ensemble des éléments te la confient
Ni la nature ni ta nature ne t’appartiennent il en va de même de ton destin
Tes enfants ne t’appartiennent pas
Ainsi quand nous marchons nous ignorons où nous allons
Quand nous restons sur place nous ignorons où nous sommes
Nous ne connaissons pas ce que nous mangeons
Comment me croirais-je propriétaire de quoi que ce soit ?