APC 135

Je suis assis sur un tertre qu penche vers un lac
Les sommets de la montagne sont d’un bleu sombre
Dans la forêt aux longs bambous on n’entend pas la musique des immortels
Je vois un cygne volontaire
Ici on peut distinguer l’eau et le ciel
Là on rencontre la pluie et le vent
Dans mes rêves de printemps l’immensité des périples anciens….
Je me complais à lire le savant livre des eaux

*

Votre stature et votre force énorme
Vous vous considérez comme un homme du peuple
Mais votre épée occit volontiers
On a ruiné votre maison, vous vous êtes caché
Avec les femmes aux manches rouges
Vous vous adonnez aux chants et à la débauche
Il est bon que votre luxure ne vous tue pas
Si vous reprenez le pinceau et l’encrier
Vous égalez les maîtres en calligraphie
Jusqu’à la mort personne ne vous comprendra
Vous qui avez émigré pour bien vivre

APC 134 Les Ts’ing

J’ai changé d’avis et je vais publier des poèmes de la période Ts’ing ( XVII° – XX° siècles ), dynastie d’origine mandchoue, jusqu’en 1911. Ils sont sans doute meilleurs que je ne le craignais….

Un homme qui doit partir loin
S’éloigne en secret l’âme perdue
Il part, tout est fini
Les monts ne sont plus des monts
Les eaux ne sont plus des eaux
La vie n’est plus la vie
La mort n’est-elle plus la mort ?
Vous êtes un lettré votre poésie est gracieuse
Puis vint la calomnie comme mouches sur du jade blanc
Sur qui l’exilé pourrait-il s’appuyer ?
Moi ici je n’aboutis à rien
La neige tombe déjà sur le désert
il faut couvrir les reins des chameaux et les oreilles des chevaux
Les squelettes font des taches blanches
Pas de bateau sur le fleuve noir
Baleines rhinocéros tigres terrorisent la région
Les passants qu’on rencontre en plein jour sont mi-hommes mi-démons
Comble de l’horreur : Le monde est à l’envers

Je suis une jeune musicienne
Condamnée à mort par la maladie
Parmi les nouveaux poèmes
« La patrie ruinée ; le vent et les flots apaisés »
J’en veux à mort au maréchal du sud
Cause pour mon époux de tant de souffrances

Hegel : Dialectique du maître et de l’esclave

HEGEL : DIALECTIQUE DU MAÎTRE ET DE L’ESCLAVE – LA PHÉNOMÉNOLOGIE DE L’ESPRIT – PREMIER TOME – TRADUCTION DE JEAN HYPPOLITE, AUBIER-MONTAIGNE, PARIS, PAGE 161

Nous proposons à notre habitude, une translation ( traduction-adaptation ).

III ( Maître et esclave ) – a) – ( La domination )
Ce que nous appelons maître n’est autre que la conscience pour soi.
Mais cette conscience est en relation avec soi-même par la médiation d’une autre conscience.
Cette autre conscience est synthétisée avec l’être indépendant.
Le maître se rapporte à deux moments :
1 ) Il est moi et le moi égale moi
2 ) Il est pour soi par l’intermédiaire d’un autre
Ainsi le maître se raporte :
a ) Le maître se rapporte « immédiatement » aux deux moments, c’est à dire l’objet du désir, la « chose », et l' »esclave »
b ) Le maître se rapporte « médiatement » à chacun par le moyen de l’autre.
Le maître se rapporte médiatement à l’esclave par l’intermédiaire de l’être indépendant.
L’esclave a son indépendance dans la « choséité », l’état-chose de la chose.
Le maître domine ce qui est pour lui une puissance négative, cette puissance qui domine l’esclave.
Le maître se rapporte médiatement à la chose par l’intermédiaire de l’esclave.
L’esclave se comporté négativement vis à vis de la chose, mais elle est indépendante de lui. Faute de l’anéantir, il la transforme par son travail.
En même temps, le maître s’assouvit dans la jouissance, mais il abandonne l’indépendance de la chose à l’esclave.
Pour le maître le monde objectif est sans résistance, il est mou. Pour l’esclave ce monde, l’objet de son travail, est dur.
A un certain moment la conscience de l’esclave se supprime comme telle. Ce qui fait l’esclave, c’est l’opération du maître. L’esclave est inessentiel, l’essence est du côté du maître. A pris naissance une reconnaissance unilatérale et inégale.
Le maître est du côté de la conscience inessentielle, de la vérité dans la certitude de soi-même.
La vérité de la conscience indépendante est la conscience servile. Cette conscience est au départ refoulée en soi-même. il faut un renversement pour une véritable indépendance.
b) – ( La peur ) ( après a ) – la domination )
Il y a la domination, donc la servitude. La servitude est conscience de soi, donc en soi et pour soi.
Pour la servitude, le maître est l’essence.
La conscience du maître est pure négativité.
Le maître ressent la peur de la mort ; la mort, le maître absolu.
Le pur être-pour-soi est pure négativité.
En servant, la conscience devient universelle et réalise la négativité.
c) – ( Culture ou formation ) –
Le sentiment de puissance absolue est seulement dissolution en soi.
La crainte du maître est le commencement de la sagesse.
A ce stade, la conscience est pour elle-même, mais elle n’est pas encore l’être-pour-soi.
Elle vient à soi par la médiation du travail.
Le travail est désir refréné, disparition retardée : le travail forme.
Il manque au désir la subsistance.
Le rapport négatif à l’objet devient forme de cet objet lui-même.
L’objet devient permanent et indépendant. Dans l’opération formatrice s’exprime la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience.
La conscience travaillante en vient à l’intuition de l’être indépendant comme intuition de soi-même.
La conscience servante, comme pur être-pour-soi, devient à soi-même l’étant.
Elle supprime la forme qui lui est opposée. Cet élément négatif et objectif est l’essence étrangère devant laquelle la conscience a tremblé. En détruisant ce négatif étranger, la conscience, dans l’élément de la permanence, devient pour soi-même quelque chose qui est pour soi.
Autrement dit, la conscience servile avait l’être-pour-soi dans le maître. Le maître faisait peur. En faisant l’objet, la conscience servile se crée son propre être pour soi qui ne lui fait plus peur.
Pour le maître la conscience servile a l’être-pour-soi comme autre. Dans la peur l’être-pour-soi est dans la conscience même. Grâce à la formation, l’être-pour-soi devient l’être propre de la conscience.
La forme extériorisée ne devient pas pour autant la conscience travaillant un autre qu’elle. Cette forme est son pur être-pour-soi qui s’élève ainsi à la vérité.
La conscience servile, se découvrant elle-même par elle-même, devient sens propre.
Sans le service et l’obéissance, la discipline qui les accompagne, la peur reste formelle. sans la formation la peur reste intérieure et muette.
Si la conscience n’a pas éprouvé la peur primordiale absolue, son sens propre est vain.
Quand tout le contenu de la conscience naturelle n’a pas chancelé, cette conscience appartient encore en soi à l’être déterminé, le sens propre est simple entêtement d’une liberté qui réside dans la servitude.
On aboutit à une habileté particulière qui domine quelque chose de singulier, mais ne domine pas la puissance universelle et l’essence objective dans sa totalité.

APC 133 FIN

Ainsi se termine une anthologie répétitive sur la fin, signe de stagnation, voire de décadence, surtout sous la dynastie d’origine mandchoue des Ts’ing
Il faut dire que, sur le plan philosophique, l’essentiel fut acquis aux VI°- V° siècles avant le Christ et, sur le plan poétique, au VIII° siècle sous la dynastie des T’ang
D’où une impasse sur la poésie Ts’ing à partir du XVII° siècle
Montagnes bleues, verdures, pins, saules, fleurs des pêchers et des pruniers, orchidées et chrysanthèmes, lotus blancs, oies sauvages, fleuve jaune, fleuve bleu, mer, blés ou riz, villages, chaumières et huttes, fenêtres de papier, portes de bois, jardins et cours, palais, monastères bouddhistes*, chevaux, paysans-soldats, monstruosités de la guerre….
L’automne, le printemps, l’épouse esseulée, l’époux à la guerre….
L’empire, la bureaucratie impériale, lettrée, dont sont issus nos poètes, la guerre civile, la guerre contre les « Barbares »….
Que de pleurs sur les manches des vêtements !
Multiples hommages au « vin », à l’ivresse….**

* Avant le XX° siècle de notre ère, le bouddhisme est le seul grand emprunt chinois au monde extérieur, ici à l’Inde
** Je rappelle que de la translation ( traduction-adaptation ) je passe à l’adaptation-commentaire. En particulier je résume.

APC 132 Poèmes à chanter des Ts’ing

Poèmes des Ts’ing ( XVII° – XX° siècles ) :

Une étape en montagne
Une étape par voie d’eau
Je m’en vais là-bas
Au profond de la nuit
Je veille le vent
Je veille la neige
Des bruits me coupent dans un rêve
Il n’y avait pas de tels cris
Dans mon jardin jadis

Le vent disperse la neige
Je ne peux me détacher de la lune
Au dessus du pêcher
Qu’on ne m’éveille pas !
Je garde pour moi si bel un rêve !
Sans crier gare sonne le clairon !
Auprès de ma tête sur l’oreiller
Des larmes de sang la mince glace rosée
Les chevaux des frontières hennissent
Les dernières étoiles frôlent les bannières

Les branches de saules bercent le pas de mon cheval
Les oies sauvages reviennent
Pas de vêtement de printemps
Avec le soir revient ma mélancolie ordinaire
Mon rêve flotte comme libre fil de soie
Je lui réponds que la séparation n’a que trop duré

*

J’ai préparé mon épée j’ai noué des relations cordiales
Mes larmes s’en sont allées au gré du vent
Je compose de nouvelles paroles sur des airs anciens
Beaucoup expriment le regret du vide
Qu’a été mon existence
Plusieurs chantent les épingles de cheveux en ailes d’hirondelle
Je n’ai pas pris de maîtres anciens
J’ai suivi des accents nouveaux
Je flâne au long des fleuves au bord des lacs
Je ne suis bon qu’à organiser des banquets
Où se produisent des beautés poudrées de rouge
Je ne ferai jamais plus

Fin de l’anthologie

APC 131

Par des rocailles escarpées je découvre un vallon perdu
Moins de dix familles des huttes délabrées couvertes de branchages
Que soutiennent quatre pieux
On dirait des nids d’oiseaux
Le soir on y grimpe dans les nuages
Je me méfie des tigres des léopards
Indécis je n’ose pas crier aux carrefours
C’est la nuit Où trouver un abri ?

*

Le bruit de ces flots ressemble au tonnerre échappé de la faille d’un roc
Deux falaises ne sont plus séparées que d’un trait de ciel bleu
Les formes évoquent les grands singes du fond des âges
Et les brumes malsaines des sauriens nauséabonds
J’aurais aimé explorer ces abîmes profonds

APC 130

Un paysan soupire L’année est mauvaise
Les puits sont à sec ils sont pourtant creusés dans un étang
Des vols de sauterelles recouvrent le ciel
La famille est mise au travail des champs
Les impôts augmentent sans cesse
Le mandarin écarte d’un geste le paysan
Le percepteur vêtu de molles fourrures
Par l’étroit chemin vient réclamer l’argent à cheval

*

La brouette a droit à une balade à une ballade
Elle grince et soulève la poussière
Le mari pousse la femme tire
 » Les feuilles d’orme trompent notre faim
Nous cherchons un pays où vivre ensemble d’un peu de riz »
Le vent souffle sur les roseaux secs
Une maison : « Peut-être cache-t-elle une bonne âme ? »
Ils frappent à la porte Personne
Leurs larmes coulent comme pluie

*

Sur les monts à la frontière
Les notes plaintives d’un cornet barbare
Le vent de la frontière est poussiéreux
Les soldats sont en campagne depuis dix ans
Ils ne montent pas sur la tour
Pour regarder au loin vers la patrie

*

Je suis bûcheron vous jardinier
Nous nous sommes confié nos peines
Je n’ose porter la hache au conifère vert
Les pluies ont gâté vos dernières pastèques
Notre labeur ne nous épargne ni la faim ni le froid
Chantons quelques vers au bord de l’eau

APC 129

On bâillonne les soldats avant le combat
Leurs insignes sont secrets leurs consignes sont précises
On se bat corps à corps dans les ruelles étroites
On tue sans bruit comme se fauche l’herbe

*

Je rencontre un vieil ami
Devant une coupe nous chantons tristement
Que de larmes en dix ans de séparation !
Que de larmes en ce jour de retrouvailles !

*

Dans la montagne déserte auprès d’une eau sauvage
Je salue en passant une tombe et sa chapelle
Mes vêtements et moi sommes imprégnés
De la verte humidité portée par la brise des pins
Le voyageur voulait connaître les secrets du passé
Les statues sont muettes face au soleil couchant

*

Arbres lointains flots légers flou obscur
Un nuage solitaire vous porte ma pensée
Au printemps toujours en rêve
Je retourne au pays natal
Qu’en revois-je hors de ses montagnes bleues ?
Vous

*

Nous nous sommes croisés en traversant la digue
Je fus touchée par son regard précieux
J’habite près du pont rouge
Ma porte est vermillon
Au carrefour des chemins
Vous la reconnaîtrez aux fleurs de magnolia
N’allez pas jusqu’aux saules pleureurs

APC 128

Le vent agite les herbes
Sans logis sans famille
J’erre sur la longue route
La fraîcheur de la jeunesse ne dure pas
Il y a si longtemps que j’ai quitté ma compagne mon amie
J’ouvre sa lettre je la serre contre moi
Elle me dit que tout va bien
Puis que nos amis ont vieilli

Je n’ai écrit qu’un mot de toute l’année :
J’apprends à respecter le tao
Cet apprentissage me rend presque fou
On vante la vie on plaisante des mandarins
On n’est pas mieux enfermé que derrière sa porte
Indolence et laisser-aller sont passés de mode
Un bonheur tranquille a ses vertus

*

La tour du poète
On dit que Li Po y monta seul en sifflant
Pour toutes les générations
Au matin la mer se couvre de blanches nuées
Au soir la lune automnale pare le ciel
Je cherche le promeneur
Seule bruit l’eau de la rivière

*

Les verts peupliers ondulent au vent
Ils sont charmants
Devant mon pavillon au bord de la rivière
Je vois la marée naître une fois
Se retirer une seconde fois

*

A l’automne l’eau est verte à perte de vue
Aux arbres les feuilles sont si rouges qu’on croirait des fleurs
Nous avons beaucoup de chemin à faire
Devant la coupe offerte à qui s’en va je pleure
La voile flotte au vent
Saoul j’oublie que je suis le voyageur

APC 127

Guerrier qui se plait aux longues campagnes
Le cheval du front hennit devant ta porte
Vidons une coupe à notre amitié !
Les nuages du ciel barbare se sont dissipés
Le mont est empourpré par le soir
J’envie ton cheval rapide comme une étoile filante
Moi une voile solitaire m’emmène au loin
Sabre au flanc les mains jointes tu t’inclines

Les feuilles ne tombent pas encore
Ce soir de pluie je m’endors seul
Je pense et je repense à mon pays natal
Je m’afflige de voir le fleuve bleu
Les oies sauvages venues de l’au-delà du ciel
Aiment-elles les longs voyages ?

*

Mon ami peintre excelle dans les verts
Il aime peindre des coqs de jade
Dans le tableau des mille monts aux arbres rouges
Le voyage et l’automne ont la même splendeur
Les feuilles qui tombent parlent de mélancolie
Deux personnages s’accompagnent
Dans la montagne au bord de l’eau
L’aube la forêt rougie est lourdé de givre frais
Le crépuscule la pourpre légère du soleil oblique embrase la vallée
Mon ami me quitte pour son pays natal
Au loin les arbres se rejoignent
Nos âmes se sont perdues sur la route du voyageur
Parfumée aux érables
En dépit de mes cheveux blancs je reste dans une contrée lointaine et désolée
L’automne assombrit la séparation
Reverrai-je mes arbres rouges ?
Il me faudrait au loin vous suivre en rêve